631 – Les apôtres envoyés au Golgotha, et leur retour au Cénacle

14 avril 1947

Vision du lundi 14 avril 1947

631.1 - Jérusalem brûle déjà dans le soleil de midi. Une archivolte ombreuse est un rafraîchissement pour la vue éblouie par le soleil qui frappe les murs blancs des maisons et rend brûlant le sol des chemins. La blancheur incandescente des murs et l’obscurité des archivoltes font de Jérusalem une bizarre peinture en blanc et noir, une alternance de lumière violente et de pénombre, qui par contraste avec la lumière violente semblent des ténèbres, alternance qui tourmente comme une obsession, car elle enlève la faculté de voir ou par excès de lumière ou par excès d’ombre. On avance les yeux entrouverts en cherchant à courir dans les zones de lumière et de chaleur, en ralentissant sous les archivoltes où il est nécessaire d’avancer lentement car le contraste entre la lumière et les ténèbres fait que, même les yeux ouverts, on ne voit rien.

C’est ainsi qu’avancent les apôtres dans une ville que l’heure de midi rend déserte, Ils suent et s’essuient le visage et le cou avec leurs couvre-chefs et soufflent…

Mais quand ils doivent sortir de la ville, cesse pour eux le soulagement des archivoltes. La route, qui rase les murs et qui se perd vers le nord et vers le sud comme un ruban éblouissant de poussière incandescente, donne l’impression d’un sol de fournaise.

Il s’en élève une chaleur de four, une chaleur qui dessèche les poumons. Le petit torrent, qui est au-delà des murs, a un filet d’eau au milieu d’une grève de cailloux que le soleil rend blancs comme autant de crânes calcinés. Les apôtres se précipitent sur ce filet d’eau et en boivent. Ils y plongent leurs couvre-chefs, se les mettent trempés sur la tête après s’être lavé le visage. Ils pataugent dans ce filet d’eau les pieds nus. Mais oui! C’est un bien piètre rafraîchissement. L’eau est chaude comme si on l’avait versée d’un chaudron suspendu au-dessus d’une flamme, et eux le disent:

“Elle est chaude et peu abondante. Elle a goût de boue et de borith Borit ou saponaire : La Vulgate emploie ce mot dans Jérémie 2,22. Elle est traduite par "Potasse". La Saponaire pousse dans les endroits chauds et secs. Elle est utilisée depuis des temps immémoriaux comme savon dans les lessives. La plante dont il est ici question doit être la Saponaria orientalis. Il serait intéressant de connaître l'origine du mot "borith" employé par la Vulgate. . Quand il y en a si peu, elle garde le goût des lessives faites à l’aube.”

631.2 - Ils entreprennent la montée du Golgotha, du Golgotha brûlé sur lequel le soleil brûlant a séché le peu d’herbe qui paraissait un duvet rare sur la montagne jaunâtre une quinzaine de jours auparavant. Maintenant les seuls rigides et rares touffes de plantes épineuses, tout en piquants et sans feuilles, dressent çà et là les tiges de squelettes déterrés, d’un vert jauni par la poussière du mont, vraiment semblables à des ossements que l’on vient de sortir de terre. Oui, on dirait réellement des bouquets d’ossements calcinés plantés dans le sol. Il y en a un qui, après une tige droite de deux palmes, présente un coude imprévu qui se termine en cinq doigts après une sorte de palette. On dirait vraiment une main squelettique qui se tend pour saisir le passant et le retenir dans ce lieu de cauchemar.

“Voulez-vous faire le chemin long ou le court?” demande Jean qui est le seul qui ait déjà gravi cette montagne.

“Le plus court! Le plus court! Faisons vite! Ici on meurt de chaleur!” disent-ils tous, sauf le Zélote et Jacques d’Alphée.

“Allons!”

Les pierres du chemin pavé sont brûlantes comme des plaques tirées du feu.

“Mais on ne peut avancer ici! On ne peut!” disent-ils après quelques mètres.

“Et pourtant le Seigneur est monté jusqu’à l’endroit où se trouvent ces ronces, et il était déjà blessé et avait la croix sur Lui” fait observer Jean qui pleure depuis qu’il est sur le Calvaire.

Ils poursuivent, mais bientôt ils se jettent à terre épuisés, haletants. Les couvre-chefs, trempés dans le ruisseau, sont déjà séchés par le soleil; par contre, les vêtements sont tachetés par la sueur.

“Trop rapide et trop brûlante!” souffle Barthélemy.

“Oui. Trop!” confirme Matthieu qui est congestionné.

“Pour le soleil, c’est tout pareil. Mais pour monter, prenons cette route. Elle est plus longue, mais moins fatigante. Longinus lui-même la prit pour pouvoir faire que le Seigneur la monte. Voyez-vous ici, ici où se trouve cette pierre un peu sombre? C’est là qu’est tombé le Seigneur et nous le croyions mort, nous qui regardions d’ici, au nord, là, vous voyez? où est ce creux avant que la côte s’élève rapidement. Il ne bougeait plus. Oh! le cri de la Mère! Il me résonne ici! Je ne l’oublierai jamais ce cri! Je n’oublierai pas un seul de ses gémissements… Ah! il y a des choses qui vous vieillissent en une heure, et donnent la mesure de la douleur du monde… Allons, venez! Moins que vous s’est arrêté notre Seigneur Martyr!” incite Jean.

631.3 - Ils se lèvent abasourdis et le suivent jusqu’à l’intersection du chemin pavé et du sentier à lacets, et ils tournent par celui-ci. Oui! c’est moins raide. Mais quant au soleil! Et la chaleur y est encore plus forte étant donné que la côte, que côtoie ce sentier, réverbère ses feux sur les voyageurs déjà brûlés par le soleil.

“Mais pourquoi nous faire monter ici à cette heure?! Ne pouvait-il pas nous faire venir à l’aube, au point du jour, pour voir où nous posions les pieds? D’autant plus que nous étions hors les murs et que nous pouvions venir sans attendre l’ouverture des portes.”

Ils se lamentent et grommellent entre eux.

Hommes, encore et toujours hommes, maintenant, après la tragédie du Vendredi Saint, qui est la tragédie de leur humanité orgueilleuse et lâche, plus encore que la tragédie du Christ, toujours héros et victorieux même en mourant, hommes comme auparavant, quand ils s’enivraient des cris des hosannas de la foule, et jubilaient en pensant aux fêtes et aux banquets somptueux dans la maison de Lazare… Sourds, aveugles, fermés à tous les signes et avertissements de la tempête prochaine.

Jacques d’Alphée et le Zélote pleurent en silence. André aussi ne se lamente plus après les dernières paroles de Jean. Et maintenant encore Jean parle, en rappelant ses souvenirs, et ce rappel est un avertissement fraternel, une exhortation à ne pas se plaindre… Il dit: “C’est l’heure où Lui est monté ici. Et il marchait déjà depuis longtemps. Oh! je pourrais dire que depuis l’instant où il sortit du Cénacle, il n’eut plus un moment de repos! Et il faisait bien chaud ce jour-là! C’était la chaleur étouffante de l’orage proche… Et Lui brûlait de fièvre. Nikê dit qu’elle eut l’impression de toucher du feu quand elle mit le linge sur son visage.

Ce doit être par ici l’endroit où il rencontra les femmes… Nous, du côté opposé, nous n’avons pas vu la rencontre, mais d’après ce que dirent Nikê et les autres… Allons, avançons! Pensez que les romaines, habituées à la litière, ont parcouru à pied ce chemin en restant au soleil dès le matin, dès l’heure de tierce, quand il fut condamné. Oh! Elles précédèrent tout le monde, elles, les païennes, envoyant des esclaves pour avertir les autres qui s’étaient absentées pour quelque motif…”