Les femmes rentrent et ferment de nouveau la fenêtre car l’aube est un peu froide. Elles se revêtent de leurs manteaux et prennent de larges sacs où elles placent les vases de baume.

616.7 – Marie se lève et cherche son manteau, mais toutes se pressent autour d’elle pour la persuader de ne pas venir.

“Tu ne tiens pas debout, Marie. Cela fait deux jours que tu ne prends pas de nourriture, un peu d’eau seulement.”

“Oui, Mère, nous ferons vite et bien. Et nous reviendrons tout de suite.”

“Ne crains pas. Nous l’embaumerons comme un roi. Tu vois quel baume précieux nous avons composé! Et combien!…”

“Nous ferons attention aux membres et aux blessures et nous le mettrons en place avec nos mains. Nous sommes fortes et nous sommes mères. Nous le mettrons comme un enfant dans son berceau. Et aux autres il ne restera qu’à fermer sa place.”

Mais Marie insiste:

“C’est mon devoir” dit-elle. “C’est moi qui l’ai toujours soigné. Ce n’est que pendant ces trois années qu’il a appartenu au monde que j’ai cédé à d’autres de prendre soin de Lui quand il était loin de moi. Maintenant que le monde l’a repoussé et renié, il m’appartient de nouveau, et je redeviens sa servante.”

Pierre, qui avec Jean s’était approché de la porte, sans être vu par les femmes, s’enfuit en entendant ces paroles. Il s’enfuit dans quelque coin caché pour pleurer sur son péché. Jean reste près du seuil, mais il ne dit rien. Il voudrait bien y aller lui aussi, mais il fait le sacrifice de rester près de la Mère.

616.8 – Marie-Madeleine ramène Marie à son siège. Elle s’agenouille devant elle, embrasse ses genoux en levant vers elle son visage douloureux et énamouré et elle lui promet:

“Lui, avec son Esprit, sait et voit tout. Mais à son Corps, avec des baisers, je Lui dirai ton amour, ton désir. Je sais ce que c’est que l’amour. Je sais quel aiguillon, quelle faim c’est d’aimer, quelle nostalgie d’être avec celui qui est l’amour pour nous. Et ceci existe aussi dans les vils amours qui semblent de l’or et qui sont de la boue. Quand ensuite la pécheresse peut savoir ce qu’est l’amour saint pour la Miséricorde vivante que les hommes n’ont pas su aimer, alors elle peut mieux comprendre ce qu’est ton amour, Mère. Tu sais que je sais aimer.

Et tu sais que Lui l’a dit En EMV 239.4, répétée en EMV 550.7, lorsqu'il parlait du baume véritable, celui de l'amour, "qui lui plaira infiniment". , en cette soirée de ma vraie naissance, là-bas sur les rives de notre lac serein, que Marie sait beaucoup aimer. Or cet amour exubérant qui est le mien, comme l’eau qui déborde d’un bassin incliné, comme le rosier en fleurs qui passe par dessus un mur, comme la flamme qui trouvant sa nourriture prend et s’élève davantage, s’est tout entier déversé sur Lui, et a tiré de Lui-Amour une nouvelle puissance… Oh! pourquoi ma puissance d’aimer n’a-t-elle pas pu se substituer à Lui sur la Croix!… Mais ce que je n’ai pas pu faire pour Lui — souffrir, verser mon sang, et mourir à sa place au milieu des mépris de tout le monde, heureuse, heureuse, heureuse de souffrir à sa place, et, j’en suis certaine, le cours de ma pauvre vie en aurait été brûlé plus par l’amour triomphal que par le gibet infâme, et serait sortie des cendres la fleur nouvelle, candide de la vie nouvelle, pure, vierge, ignorante de tout ce qui n’est pas Dieu — tout cela que je n’ai pas pu faire pour Lui, pour toi je puis le faire encore… Mère que j’aime de tout mon cœur. Fie-toi à moi. Moi qui ai su, dans la maison de Simon le pharisien, caresser si doucement ses pieds saints, maintenant avec mon âme qui s’ouvre de plus en plus à la Grâce, je saurai encore plus doucement caresser ses membres saints, soigner ses plaies, les embaumer plus avec mon amour, plus avec le baume tiré de mon cœur sous l’action de l’amour et de la douleur, qu’avec l’onguent. Et la mort n’abîmera pas ces chairs qui ont donné tant d’amour et en ont tant reçu. La Mort fuira, car l’Amour est plus fort qu’elle. L’Amour est invincible. Et moi, Mère, avec ton amour parfait, avec mon amour total, j’embaumerai par l’amour mon Roi d’Amour.”

Marie embrasse cette passionnée qui, finalement, a su trouver qui mérite tant de passion et elle cède à sa prière.

616.9 – Les femmes sortent en emportant une lampe. Dans la pièce il n’en reste qu’une. Marie-Madeleine sort la dernière après un dernier baiser à la Mère qui reste.

La maison est toute sombre et silencieuse. Le chemin est encore obscur et solitaire.

Jean demande:

“Vous ne voulez vraiment pas de moi?”

“Non. Tu peux être utile ici. Adieu.”

Jean revient trouver Marie.

“Elles n’ont pas voulu de moi…” dit-il doucement.

“Ne t’en mortifie pas. Elles sont à Jésus, toi à moi. Jean, prions un peu ensemble. Où est Pierre?”

“Je ne sais pas. Dans la maison. Mais je ne le vois pas. C’est… Je le croyais plus fort… Moi aussi, j’ai de la peine, mais lui…”

“Lui a deux douleurs, toi une seule. Viens, prions aussi pour lui.”

Et Marie dit lentement le “Pater noster”. Puis elle caresse Jean:

“Va trouver Pierre. Ne le laisse pas seul. Il a été tellement dans les ténèbres en ces heures, qu’il ne supporte même pas la légère lumière du monde. Sois l’apôtre de ton frère égaré. Commence par lui ta prédication. Sur ton chemin, et il sera long, tu en trouveras toujours qui lui ressemblent. Commence ton travail avec ton compagnon…”

“Mais que dois-je dire?… Moi, je ne sais pas… Tout le fait pleurer…”

“Dis-lui Son précepte d’amour. Dis-lui que celui qui seulement craint ne connaît pas encore Dieu suffisamment, car Dieu est Amour. Et s’il te dit: “J’ai péché” réponds-lui que Dieu a tant aimé les pécheurs que pour eux Il a envoyé son Fils Unique. Dis-lui qu’à tant d’amour il faut répondre par l’amour. Et l’amour donne la confiance dans le Seigneur très bon. Cette confiance ne nous fait pas craindre son jugement parce que, avec elle, nous reconnaissons la Sagesse et la Bonté divine et nous disons: “Je suis une pauvre créature, mais Lui le sait, et Il me donne le Christ comme garantie de pardon et colonne de soutien. Ma misère est vaincue par mon union avec le Christ”. C’est au nom de Jésus que tout est pardonné… Va, Jean, dis-lui cela. Je reste ici avec mon Jésus…” et elle caresse le Suaire.

Jean sort en fermant la porte derrière lui.

616.10 – Marie se met à genoux, comme le soir précédent, visage contre Visage avec le voile de Véronique et elle prie et parle avec son Fils. Forte pour donner de la force aux autres, quand elle est seule elle ploie sous son écrasante croix. Et pourtant de temps en temps, comme une flamme qui n’est plus étouffée par le boisseau, son âme s’élève vers une espérance qui en elle ne peut mourir, qui croît au contraire avec l’écoulement des heures, et elle dit aussi au Père son espérance. Son espérance et sa demande.

616.11 – (Vous pouvez placer ici, telle quelle puisqu’elle n’a subi aucun changement, la prière de l’an dernier, les lamentations de cette aube pascale, du 21 février 1944).