“Ah! cela, non! Nous sortons toutes parce que, comme nous étions toutes là-haut, il est juste que nous soyons toutes autour de son lit de mort. Toi et Jean, vous restez ici. Elle ne peut rester seule!… ”
“Elle ne vient pas, Elle?”
“Nous ne la laissons pas venir!”
“Elle est convaincue qu’il va ressusciter… Et toi?”
“Moi, après Marie, je suis celle qui croit le plus. J’ai toujours cru qu’il pouvait en être ainsi. Lui le disait. Et Lui ne ment jamais… Lui!… Oh! avant je l’appelais Jésus, Maître, Sauveur, Seigneur… Maintenant je le sens si grand que je ne sais, je n’ose plus Lui donner un nom… Que Lui dirai-je quand je le verrai?…”
“Mais crois-tu vraiment qu’il ressuscite?…”
“Un autre! Oh! à force de vous dire que je crois et de vous entendre dire que vous ne croyez pas, je finirai par ne plus croire moi non plus! J’ai cru et je crois. J’ai cru et je Lui ai depuis longtemps préparé son vêtement. Et pour demain, car demain c’est le troisième jour, je l’apporterai ici, prêt…”
“Mais si tu dis qu’il sera noir, enflé, laid?”
“Laid, jamais. Laid est le péché. Mais.., mais oui! Il sera noir. Eh bien? Lazare n’était-il pas déjà pourri? Et pourtant il est ressuscité et sa chair fut guérie. Mais, mais si je le dis!… Taisez-vous, incroyants! En moi aussi la raison humaine dit: “Il est mort et il ne ressuscitera pas”. Mais mon esprit, “son” esprit, car j’ai eu de Lui un nouvel esprit, crie, et il semble que retentissent des trompettes d’argent: “Il ressuscite! Il ressuscite! Il ressuscite!” Pourquoi me battez-vous comme une nacelle sur les écueils de votre doute? Je crois! Je crois, mon Seigneur! Lazare a obéi, malgré son déchirement, au Maître et il est resté à Béthanie… Moi qui sais qui est Lazare de Théophile: un homme courageux, pas un levraut craintif, je puis mesurer son sacrifice de rester dans l’ombre et non près du Maître. Mais il a obéi. Plus héroïque dans cette obéissance que s’il l’avait arraché par les armes aux hommes armés. Moi, j’ai cru, et je crois. Et je reste ici, à l’attendre, comme Elle. Mais laissez-moi aller. Le jour se lève et à peine y verrons-nous suffisamment que nous irons au Tombeau… ” Et Marie-Madeleine s’en va, le visage brûlé par les pleurs, mais toujours courageuse.
616.5 – Elle rentre chez Marie.
“Qu’avait Pierre?”
“Une crise de nerfs. Mais c’est passé.”
“Ne sois pas dure, Marie. Il souffre.”
“Moi aussi. Mais tu vois que je ne t’ai pas même demandé une caresse. Lui a déjà été soigné par toi… Et moi, au contraire, je pense que toi seule, ma Mère, tu as besoin de baume. Ma Mère, sainte, aimée! Mais prends courage… Demain, c’est le troisième jour. Nous nous enfermerons ici à l’intérieur, nous deux: ses énamourées. Toi, l’Enamourée sainte, moi, la pauvre énamourée… Mais c’est comme je puis que je le suis, avec tout moi-même. Et nous l’attendrons… Eux, ceux qui ne croient pas, nous les enfermerons à côté, avec leurs doutes. Et ici, je mettrai tant de roses… Aujourd’hui, je vais faire apporter le coffre… Je vais passer au palais et je vais donner des ordres à Lévi.
Au loin toutes ces horribles choses! Il ne doit pas les voir, notre Ressuscité… Tant de roses… Et tu te mettras un habit neuf… Il ne doit pas te voir ainsi. Je vais te peigner, je vais laver ce pauvre visage que tant de pleurs ont défiguré. Éternelle enfant, je vais te servir de mère… J’aurai enfin la joie de donner des soins maternels à une enfant plus innocente qu’un nouveau-né! Aimée!”
Et avec son affection exubérante, Marie-Madeleine serre contre sa poitrine la tête de Marie qui est assise, la baise, la caresse, remet en ordre les légères boucles des cheveux dépeignés derrière les oreilles, essuie les nouvelles larmes qui descendent encore, encore, toujours, avec l’étoffe de son vêtement…
616.6 – Les femmes entrent avec des lampes et des amphores et des vases aux larges becs. Marie d’Alphée porte un lourd mortier.
“On ne peut rester dehors. Il y a un peu de vent et il éteint les lampes” explique-t-elle.
Elles se placent sur un côté. Sur une table, étroite mais longue, elles placent tout leur matériel et puis elles donnent un dernier apprêt à leurs baumes, en mêlant dans le mortier, avec une poussière blanche qu’elles sortent à poignées d’un sachet, la pâte déjà lourde des essences. Elles mélangent en travaillant énergiquement et puis emplissent un vase au large bec. Elles le placent sur le sol et répètent avec un autre la même opération. Parfums et larmes tombent sur les résines.
Marie-Madeleine dit:
“Cela n’était pas l’onction que j’espérais pouvoir te préparer.”
En effet Marie-Madeleine, plus habile que toutes, a toujours réglé et dirigé la composition du parfum, si capiteux, qu’elles se décident à ouvrir la porte et à entrouvrir la fenêtre sur le jardin qui commence juste à blanchir.
Toutes pleurent plus fort après l’observation à voix basse de Marie-Madeleine.
Elles ont fini. Tous les vases sont pleins.
Elles sortent avec les amphores vides, le mortier désormais inutile, et plusieurs lampes. Il en reste seulement deux dans la petite pièce et elles tremblent, semblent sangloter elles aussi avec les palpitations de leur lumière…