616 – Le matin de la Résurrection. Prière de Marie

21 février 1944

Le dimanche 1er avril 1945. (Dimanche de Pâques).

616.1 – Les femmes reprennent leurs travaux aux huiles qui, dans la nuit, à la fraîcheur de la cour, se sont solidifiées en une lourde pâte.

Jean et Pierre pensent à ranger le Cénacle, en lavant la vaisselle, mais remettent tout dans l’état où c’était dès la fin de la Cène.

“Lui l’a dit” dit Jean.

“Il avait dit aussi: ‘Ne dormez pas!’ Il avait dit: ‘Ne sois pas orgueilleux, Pierre. Ne sais-tu pas que l’heure de l’épreuve va venir?’ Et… et il a dit: ‘Tu me renieras…’ ”

Pierre pleure de nouveau en disant avec un sombre chagrin:

“Et moi, je l’ai renié!”

“Assez, Pierre! Maintenant tu es revenu. Assez de ce tourment!”

“Jamais, jamais assez. Si je devenais vieux comme les premiers patriarches, si je vivais les sept ou les neuf cents années d’Adam et de ses premiers descendants, je ne cesserai jamais d’avoir ce tourment.”

“Tu n’espères pas dans sa Miséricorde?”

“Si. Si je n’y croyais pas, je serais comme l’Iscariote: un désespéré. Mais même si Lui me pardonne du sein du Père où il est retourné, moi, je ne me pardonne pas. Moi! Moi! Moi qui ai dit: ” Je ne le connais pas ” parce qu’à ce moment-là il était dangereux de le connaître, parce que j’ai eu honte d’être son disciple, parce que j’ai eu peur de la torture… Lui allait à la mort, et moi… moi, j’ai pensé à me sauver la vie. Et pour la sauver je l’ai repoussé, comme une femme qui a péché repousse, après l’avoir enfanté, le fruit de son sein, qu’il est dangereux d’avoir près d’elle, avant que revienne le mari ignorant. Je suis pire qu’une adultère… pire que…”

616.2 – Marie-Madeleine entre, attirée par ses cris.

“Ne crie pas ainsi. Marie t’entend. Elle est tellement épuisée! Elle n’a plus aucune force, et tout lui fait mal. Tes cris inutiles et désordonnés la ramènent à se tourmenter de ce que vous avez été…”

“Tu vois? Tu vois, Jean? Une femme peut m’imposer le silence. Et elle a raison, parce que nous, les mâles consacrés au Seigneur, nous avons su seulement mentir ou nous éloigner. Les femmes ont été braves. Toi, un peu plus qu’une femme, tant tu es jeune et pur, tu as su rester. Nous, nous, les forts, les mâles, nous nous sommes enfuis. Oh! quel mépris doit avoir le monde pour moi! Dis-le-moi, dis-le-moi, femme! Tu as raison! Mets ton pied sur cette bouche qui a menti. Sur la semelle de ta sandale il y a peut-être un peu de son Sang. Et seul ce Sang, mêlé à la boue du chemin, peut donner un peu de pardon, un peu de paix à celui qui a renié. Je dois pourtant m’habituer au mépris du monde! Que suis-je? Mais dites-le: que suis-je?”

“Tu es un grand orgueilleux, répond avec calme Marie-Madeleine. Douleur? Cela aussi. Mais crois pourtant que sur dix parts de ta douleur cinq, pour ne pas t’offenser en disant six, viennent de la douleur d’être quelqu’un qui peut être méprisé. Mais réellement je devrai te mépriser si tu ne fais que gémir et te mettre dans tous tes états absolument comme fait une sotte femmelette! Ce qui est fait est fait, et ce ne sont pas les cris désordonnés qui le réparent et l’annulent. Ils ne font qu’attirer l’attention et mendier une compassion qu’on ne mérite pas. Sois viril dans ton repentir. Ne crie pas. Agis.

616.3 – Moi… tu sais qui j’étais… Mais quand j’ai compris que j’étais plus méprisable qu’un vomissement, je ne me suis pas livrée aux convulsions. J’ai agi. Publiquement. Sans indulgence pour moi et sans demander l’indulgence. Le monde me méprisait? Il avait raison. Je l’avais mérité. Le monde disait: “Une nouvelle fantaisie de la prostituée”? Et il appelait blasphème mon recours à Jésus? Il avait raison. Ma conduite passée le monde se la rappelait, et elle justifiait toutes ces remarques. Eh bien? Le monde a dû se persuader que la pécheresse Marie n’existait plus. C’est par mes actes que j’ai persuadé le monde. Fais-en autant, et tais-toi.”

“Tu es sévère, Marie” objecte Jean.

“Plus avec moi qu’avec les autres. Mais je le reconnais: je n’ai pas la main légère de la Mère. Elle est l’Amour. Moi.., oh! moi! J’ai brisé mes sens par le fouet de ma volonté. Et je le ferai davantage.

Crois-tu que je me suis pardonnée d’avoir été la Luxure? Non. Mais je ne le dis qu’à moi-même. Et toujours je me le dirai. Je mourrai consumée en ce secret regret d’avoir été ma propre corruptrice, dans l’inconsolable douleur de m’être profanée et de n’avoir pu Lui donner qu’un cœur piétiné… Tu vois.., j’ai travaillé plus que toutes aux baumes… Et avec plus de courage que les autres je le découvrirai… Oh! Dieu! comment sera-t-il maintenant! (Marie de Magdala pâlit, rien que d’y penser). Et je le couvrirai de nouveaux baumes en enlevant ceux qui certainement seront tout à fait corrompus sur ses plaies sans nombre… Je le ferai, parce que les autres sembleront des liserons après une averse… Mais j’ai le regret de le faire avec ces mains qui ont donné tant de caresses lascives, de m’approcher de sa Sainteté avec ma chair souillée… Je voudrais… je voudrais avoir la main de la Mère Vierge pour faire cette dernière onction…”

Marie pleure maintenant doucement, sans sanglots. Combien différente de la Marie-Madeleine théâtrale qu’on nous présente toujours! Ce sont les mêmes larmes silencieuses qu’elle avait le jour de son pardon dans la maison du Pharisien Dans la maison du pharisien, au chapitre 236. .

616.4 – “Tu dis que… les femmes auront peur?” lui demande Pierre.

“Pas peur… Mais elles se troubleront certainement devant son Corps certainement déjà corrompu… enflé… noir. Et puis, c’est certain, elles auront peur des gardes.”

“Veux-tu que je vienne moi? Et Jean avec moi?”