615.10 – Un jour, tu me l’as dit, tu disais à André Tu as dit à André, en EMV 48,3 ; tu as demandé, en EMV 274.3/4 ; tu as dit (à propos de Lazare, mais ce fut Thomas qui rapporta l'avis de Pierre), en EMV 547.6 ; tu disais (au sujet de la prédiction de la mort de Jésus), en EMV 346.6. : “Le Messie se manifestera à toi? Cela ne peut être vrai!” et puis ta raison humaine dut se soumettre à la force de l’esprit qui voyait le Messie là où la raison ne le voyait pas. Une autre fois, sur la mer en tempête, tu demandais: “Est-ce que je viens, Maître?” Cf. EMV 274. et puis, à moitié chemin, sur l’eau démontée, tu as douté en disant: “L’eau ne peut me soutenir” et par le doute sur le poids il s’en est fallu de peu que tu ne te noies. C’est seulement quand contre la raison humaine prévalut l’esprit qui sut croire, que tu pus trouver l’aide de Dieu. Une autre fois tu disais: “Si Lazare est mort depuis déjà quatre jours, pourquoi sommes-nous venus? Pour mourir inutilement”. Car, avec ta raison humaine, tu ne pouvais admettre d’autre solution. Et ta raison fut démentie par l’esprit qui, en t’indiquant par le ressuscité la gloire de Celui qui le ressuscitait, te montra que vous n’y étiez pas allés inutilement. Une autre fois, et même plusieurs autres, tu disais en entendant ton Seigneur parler de mort, et de mort atroce: “Cela ne t’arrivera jamais!” Cf. EMV 346. Et tu vois quel démenti a eu ta raison. Moi, j’attends, maintenant, d’entendre la parole de ton esprit dans ce dernier cas…”

“Pardon.”

“Pas cela. Une autre parole.”

“Je crois.”

“Une autre.”

“Je ne sais pas…” “J’aime. Pierre, aime. Tu seras pardonné, tu croiras, tu seras fort. Tu seras le Prêtre, non le pharisien qui accable et n’a que formalismes et pas de foi active. Regarde-le.

615.11 – Ose le regarder. Tous l’ont regardé et vénéré. Même Longin… Et tu ne saurais pas? Tu as pourtant su le renier! Si tu ne le reconnais pas maintenant, à travers le feu de ma maternelle, affectueuse douleur qui vous unit, vous rend la paix, tu ne pourras plus. Lui ressuscite. Comment pourras-tu le regarder dans son nouvel éclat, si tu ne connais pas son visage dans le trépas de Maître que tu connais pour arriver au Triomphateur que tu ne connais pas? Car la douleur, toute la Douleur des siècles et du monde, l’a travaillé par le ciseau et la massette dans ces heures qui vont du soir du Jeudi à l’heure de none de Vendredi, et elles ont changé son visage. Avant c’était seulement le Maître et l’Ami. Maintenant c’est le Juge et le Roi. Il est monté sur son siège pour juger, et il a ceint le diadème. Il restera ainsi. Sauf qu’après la Résurrection, il ne sera plus l’Homme Juge et Roi. Mais le Dieu Juge et Roi. Regarde-le. Regarde-le pendant que l’Humanité et la Douleur le voilent pour pouvoir le regarder quand il triomphera dans sa Divinité.”

Pierre lève finalement la tête des genoux de Marie et la regarde, avec ses yeux rougis par les larmes, dans un visage de vieil enfant désolé et étonné du mal fait et du si grand bien qu’il trouve.

Marie le force à regarder son Seigneur et alors, pendant que Pierre comme devant un visage vivant, gémit:

“Pardon, pardon! Je ne sais comment cela s’est passé. Ce que cela a été. Je n’étais pas moi. Il y avait quelque chose qui faisait que je n’étais pas moi! Mais je t’aime, Jésus! Je t’aime, mon Maître! Reviens! Reviens! Ne t’en va pas ainsi sans me dire que tu m’as compris!”

Marie répète le geste déjà fait dans la chambre du tombeau. Les bras tendus, debout, elle paraît la prêtresse au moment de l’offertoire. Et comme là elle a offert l’Hostie sans tache, ici elle offre le pécheur repenti. C’est bien la Mère des saints et des pécheurs!

615.12 – Et puis elle lève Pierre, elle le console encore, et lui dit:

“Maintenant je suis plus contente. Je te sais ici. Maintenant tu vas à côté avec les femmes et Jean. Vous avez besoin de repos et de nourriture. Va et sois bon…” comme à un enfant.

Puis, dans la maison qui plus calme en cette seconde nuit depuis sa mort, tend à revenir aux habitudes humaines du sommeil et de la nourriture, et présente l’aspect las et résigné des habitations où les survivants reviennent doucement du coup de la mort, Marie seule veut rester debout, ferme à sa place, en son attente, en sa prière. Toujours. Toujours. Toujours. Pour les vivants et pour les morts. Pour les justes et les coupables. Pour le retour, le retour, le retour du Fils.

Sa belle-sœur a voulu rester avec elle mais maintenant elle dort lourdement assise dans un coin, la tête renversée contre le mur. Marthe et Marie viennent deux fois, mais ensuite endormies se retirent dans une pièce voisine et après quelques mots tombent elles aussi dans le sommeil… Et plus loin, dans une chambre petite comme un jouet, Salomé dort avec Suzanne, alors que sur deux nattes jetées sur le sol, dorment bruyamment Pierre et Jean. Le premier avec encore un sanglot machinal perdu dans son ronflement, le second avec un sourire d’enfant qui rêve quelque joyeuse vision.

La vie reprend son activité, et la chair ses droits… Seule l’Étoile du Matin brille sans sommeil, avec son amour qui veille près de l’image de son Fils.

Et la nuit du Samedi Saint passe ainsi, jusqu’au moment où le chant du coq, à la première clarté de l’aube, fait lever Pierre avec un cri et son cri apeuré et douloureux réveille les autres dormeurs.