“Pusillanimes!”

Un certain temps passe ainsi… De temps à autre une se lève, ouvre doucement la porte, jette un coup d’œil, la referme.

“Que fait-elle?” demandent les autres.

612.7 – La lamentation de la Vierge La lamentation de la Vierge n'est pas datée. Elle n'est pas écrite sur les cahiers comme le reste de l'Œuvre, mais sur les huit faces de deux grandes feuilles pliées en deux. Nous l'insérons ici parce que, à cet endroit, Maria Valtorta note: Ici lamentation II° de Marie III point Désolée (annotation compréhensible pour le Père Migliorini, son confesseur, sui dactylographie l'Œuvre). Voici ce qu'elle écrit dans une longue note, dont nous avons cité quelques passages en EMV 242.6 : [.. ] Du berceau à la croix, Marie s'est entièrement dédiée à Jésus, et Jésus a tout reçu de Marie. Paisible — mieux encore: sereine—, comme si elle ignorait l'avenir, elle eut toujours pour Jésus le sourire et la parole qui encourageaient le Maître affligé et consolaient le divin Martyr. Semblable à une mère qui dissimule sous le bleu de ses eaux paisibles les tempêtes et les agitations du fond, jusqu'à ce que "tout soit consommé", elle vint en aide avec dignité, force et douceur à son Fils. Ce n'est qu'ensuite qu'elle laissa s'écrouler les digues de sa force et que l'océan de sa douleur de mère et de croyante la submergea, jusqu'à ce que Dieu l'a permis, ce en quoi elle fut encore plus la Corédemptrice. […] Héroïque dans son supplice, comme parfaite dans son double amour de mère et de croyante, elle fut encore, jusqu'au dernier souffle du Martyr, son suprême réconfort. Une fois consommée sa propre passion, non sanglante, mais pas moins atroce, elle laissa, après l'heure de none, libre cours à sa douleur incommensurable devant l'horrible déicide et l'odieux homicide de son Fils, le Fils unique de Dieu, puisqu'il n'avait plus besoin désormais de ses maternelles consolations. .

“Jésus! Jésus! Où es-tu? M’entends-tu encore? L’entends-tu ta pauvre Maman qui crie, en ce moment, ton Nom saint et béni, après l’avoir gardé dans son cœur pendant tant d’heures? Ton Nom saint, qui a été mon amour, l’amour de mes lèvres qui goûtaient une saveur de miel en disant ton Nom, de mes lèvres qui maintenant, au contraire, semblent en le disant boire l’amertume qui est restée sur tes lèvres, l’amertume de l’atroce mixture…

Ton Nom, amour de mon cœur qui se gonflait de joie quand il le disait, comme il s’était dilaté pour transvaser son sang et t’accueillir et t’en revêtir quand tu es descendu du Ciel vers moi, si petit, si minuscule, que tu aurais pu poser dans le calice de la menthe sauvage. Toi, si grand, Toi, le Puissant anéanti dans un germe d’homme pour le salut du monde. Ton Nom, douleur de mon cœur, maintenant qu’il est arraché aux caresses de ta Maman pour te jeter dans les bras des bourreaux qui t’ont torturé jusqu’à te faire mourir.

J’ai le cœur broyé par ce Nom que j’ai dû renfermer pendant tant d’heures et dont le cri augmentait à mesure que croissait ta douleur, jusqu’à l’abattre, comme une chose piétinée par le pied d’un géant. Oh! oui, ma douleur est gigantesque, elle m’écrase, me broie et il n’est rien qui puisse la soulager. À qui je dis ton Nom? Rien ne répond à mon cri. Même si je hurlais jusqu’à fendre la pierre qui ferme ton tombeau, tu ne l’entendrais pas puisque tu es mort. Ne l’entends-tu plus ta Maman?

612.8 – Que de fois ne t’ai-je pas appelé, pendant ces trente-quatre ans Trente-quatre ans : non pas que Jésus ait vécu trente-quatre ans, mais Marie y ajoute les neufs mois pendant lesquels elle l'a porté. , ô mon Fils! Du moment où j’ai su que je devais être Mère, et que mon petit se serait appelé “Jésus!”. Tu n’étais pas né et moi, en caressant le sein où tu grandissais, je t’appelais doucement: “Jésus!” et il me semblait que tu remuais pour me dire: “Maman!”.

Je te donnais déjà une voix, je la rêvais déjà, ta voix. Je l’entendais avant qu’elle existât. Et quand je l’ai entendue, faible comme celle d’un agnelet qui vient de naître, qui tremblait dans la nuit froide où tu es né, j’ai connu l’abîme de la joie… et je croyais avoir connu l’abîme de la douleur parce que c’étaient les pleurs de mon Enfant qui avait froid, qui était mal à l’aise, qui versait ses premières larmes de Rédempteur et que je n’avais pas de feu ni de berceau et que je ne pouvais souffrir à ta place, Jésus. Je n’avais que mon sein comme feu et oreiller, et mon amour pour t’adorer, mon Fils saint.

Je croyais avoir connu l’abîme de la douleur… c’était l’aube de cette douleur, c’en était le bord. Maintenant, c’en est le midi. Maintenant c’est le fond. C’est l’abîme ce que je touche maintenant, après y être descendue en ces trente-quatre années, bousculée par tant de choses et prostrée, aujourd’hui, sur le fond horrible de ta Croix.

Quand tu étais petit je te berçais en chantant: “Jésus! Jésus!” Quelle harmonie plus sainte et plus belle que ce Nom qui fait sourire les anges au Ciel? Pour moi, il était plus beau que le chant, si doux, des anges dans la nuit de ta Naissance. J’y voyais à l’intérieur le Ciel, c’était le Ciel entier que je voyais à travers ce Nom. Et maintenant, en le disant à Toi qui es mort et qui ne m’entends pas, et ne me réponds pas, comme si tu n’avais jamais existé, je vois l’Enfer, tout l’Enfer. Voilà: je comprends maintenant ce que veut dire être damné. C’est ne plus pouvoir dire: “Jésus!” Horreur! Horreur! Horreur!…

612.9 – Combien durera cet enfer pour ta Maman? Tu as dit: “En trois jours, je réédifierai ce Temple”. C’est tout aujourd’hui que je me répète ces paroles que tu as dites, pour ne pas tomber tuée, pour être prête à te saluer à ton retour, et te servir encore… Mais comment pourrai-je te savoir mort, pendant trois jours? Trois jours dans la mort, Toi, Toi, ma Vie?

Mais comment, Toi qui sais tout, puisque tu es la Sagesse infinie, ne la connais-tu pas la douleur de ta Maman? Ne peux-tu te l’imaginer en te rappelant quand je t’ai perdu à Jérusalem et que tu m’as vu fendre la foule qui était autour de Toi, avec le visage d’un naufragé qui touche le rivage après une si longue lutte avec l’eau et la mort, avec le visage d’une femme qui sort d’une torture, épuisée, ayant perdu son sang, vieillie, brisée? Et alors je pouvais penser que tu étais seulement perdu. Je pouvais avoir l’illusion qu’il en était seulement ainsi. Aujourd’hui, non. Aujourd’hui, non. Je le sais que tu es mort. L’illusion n’est pas possible. Je t’ai vu tuer. Même si la douleur me le faisait oublier, voici ton Sang sur mon voile, qui me dit: “Il est mort! Il n’a plus de sang! Celui-ci est le dernier sorti de son Cœur!” De son Cœur! Du cœur de mon Enfant, de mon Fils! De mon Jésus! Oh! Dieu! Dieu de pitié, ne me fais pas souvenir qu’on Lui a ouvert le Cœur…

612.10 – Jésus, je ne puis rester seule ici pendant que tu es seul là-bas. Moi qui n’ai jamais aimé les chemins du monde et les foules, et tu le sais, depuis que tu as quitté Nazareth, je t’ai suivi de plus en plus, pour ne pas vivre loin de Toi.

J’ai affronté la curiosité et les mépris, je ne compte pas les fatigues parce qu’elles ne comptaient pour rien quand je te voyais, pour vivre où tu étais. Et maintenant, je suis ici seule, et tu es là-bas seul. Pourquoi ne m’ont-ils pas laissé dans ton tombeau? Je me serais assise près de ton lit glacé, en tenant une de tes mains dans les miennes, pour te faire sentir que j’étais près de Toi… Non, pour sentir que tu étais près de moi. Tu ne sens plus rien. Tu es mort!

Que de fois j’ai passé les nuits près de ton berceau, en priant, en aimant, en me délectant de Toi. Veux-tu que je te dise comment tu dormais, avec les petits poings clos comme deux boutons de fleur près de ton petit visage saint? Veux-tu que je te dise comment tu souriais dans ton sommeil et comment, en te rappelant certainement le lait de la Maman, tu faisais en donnant le geste de sucer? Veux-tu que je te dise comment tu t’éveillais et ouvrais tes petits yeux et riais, en me voyant penchée sur ton visage et comment tu tendais joyeusement tes menottes, impatient que je te prenne, et comment, avec un petit cri doux comme le trille d’une fauvette, tu réclamais ta nourriture? Oh! que j’étais heureuse quand tu t’attachais à mon sein et que je sentais la tiédeur lisse de tes joues, les caresses de tes menottes à ma mamelle!

Tu ne savais pas rester seul sans ta Maman. Et maintenant, tu es seul! Pardonne-moi, Fils, de t’avoir laissé seul, de ne m’être pas révoltée pour la première fois de ma vie et d’avoir voulu rester là. C’était ma place. Je me serais sentie moins désolée si j’avais été près de ton lit funèbre, pour arranger les langes comme autrefois et les changer… Même si tu n’avais pu me sourire et me parler, il m’aurait semblé t’avoir, de nouveau, petit. Je t’aurais accueilli sur mon cœur pour ne pas te faire sentir la froideur de la pierre, la dureté du marbre. Ne t’ai-je pas tenu aujourd’hui même? Le sein d’une mère est toujours capable d’accueillir un fils, même s’il est homme. Le fils est toujours un enfant pour sa maman, même s’il est déposé de la croix, couvert de plaies et de blessures.

612.11 – Combien! Combien de blessures! Que de douleur! Oh! mon Jésus, mon Jésus si durement blessé! Ainsi blessé! Ainsi tué! Non. Non. Seigneur, non! Ce ne peut être vrai! Je suis folle! Jésus mort? Je délire. Jésus ne peut mourir! Souffrir, oui. Mourir, non. Lui est la Vie! Lui est le Fils de Dieu. Il est Dieu. Dieu ne meurt pas.

Il ne meurt pas? Et alors pourquoi s’est-il appelé “Jésus”? Que veut dire “Jésus”? Cela veut dire… oh! cela veut dire: “Sauveur”! Il est mort! Il est mort parce qu’il est le Sauveur. Il a dû sauver tous les hommes, en se perdant Lui-même… Je ne délire pas, non. Je ne suis pas folle. Non. Si je l’étais! Je souffrirais moins! Il est mort. Voici son Sang. Voici sa couronne. Voici les trois clous: c’est avec ceux-ci qu’ils l’ont transpercé!

Hommes, regardez avec quoi vous avez transpercé Dieu, mon Fils! Et je dois vous pardonner et je dois vous aimer. Parce que Lui vous a pardonné, parce que Lui m’a dit de vous aimer! Il m’a fait votre Mère, Mère des assassins de mon Enfant! Une de ses dernières paroles, en luttant contre le râle de l’agonie… “Mère, voici ton fils… tes fils”. Même si je n’avais pas été Celle qui obéit, j’aurais dû obéir aujourd’hui, car c’était le commandement d’un mourant.

Voici. Voici. Jésus, je pardonne, je les aime. Ah! mon cœur se brise dans ce pardon, dans cet amour! Entends-tu que je leur pardonne et les aime? Je prie pour eux. Voilà: je prie pour eux… Je ferme les yeux pour ne pas voir ces objets de ta torture pour pou­voir leur pardonner, pour pouvoir les aimer, pour pouvoir prier pour eux. Chaque clou sert à crucifier de ma part toute volonté de ne pas pardonner, de ne pas aimer, de ne pas prier pour tes bourreaux.

612.12 – Je dois, je veux penser que je suis près de ton berceau. Alors je priais aussi pour les hommes, mais alors c’était facile. Tu étais vivant et moi, bien que je jugeais les hommes cruels, je n’arrivais jamais à penser qu’ils puissent l’être autant pour Toi, qui les avais outre mesure comblés de bienfaits. Je priais, convaincue que ta Parole les aurait rendus bons. En mon cœur, je leur disais en les regardant: “Vous êtes mauvais, malades, maintenant, frères. Mais d’ici peu il parlera, mais d’ici peu Lui vaincra en vous Satan. Il vous donnera la vie perdue!” La vie perdue! C’est Toi, Toi, Toi qui l’as perdue la vie, pour eux. Mon Jésus!

Quand tu étais dans les langes, si j’avais pu voir l’horreur de ce jour, mon doux lait se serait changé en poison à cause de la douleur! Siméon l’a dit: “Une épée te transpercera le cœur”. Une épée? Une forêt d’épées! Combien de blessures ils t’ont fait, Fils? Combien de gémissements tu as poussés? Combien de spasmes? Combien de gouttes de sang tu as versées? Eh bien, chacune est une épée pour moi. Je suis une forêt d’épées. En Toi, il n’en est pas une partie de la peau qui ne soit une plaie. En moi, il n’en est pas qui ne soit transpercée. Elles transpercent mes chairs et pénètrent dans le cœur.

612.13 – Quand j’attendais ta naissance, je te préparais les langes et les linges en filant le plus beau lin de la Terre. Je n’ai pas regardé au prix pour posséder l’étoffe la plus lisse. Comme tu étais beau dans les langes de ta Maman! Tous me disaient: “Il est beau, ton enfant, Femme!” Tu étais beau! De la blancheur du lin ressortait ta petite figure rosé. Tu avais deux yeux plus bleus que le ciel, et ta petite tète semblait enveloppé d’un nuage d’or tant tes cheveux étaient blonds et soyeux. Ils sentaient la fleur d’amandier à peine ouverte. On croyait que je te parfumais. Non, mon trésor n’avait que le parfum des langes lavés par sa Maman, réchauffés, baisés par son cœur et par ses lèvres. Je n’étais jamais lasse de travailler pour Toi.

Et maintenant? Je n’ai plus rien à faire pour Toi. Depuis trois ans tu étais loin de la maison, mais tu étais encore le but de mes journées. Penser à Toi. À tes vêtements. À ta nourriture: pétrir la farine et en faire du pain, soigner les abeilles pour te donner le miel, veiller sur les arbres pour qu’ils te donnent des fruits. Comme tu les aimais les choses que te portait ta Maman! Aucun mets de table riche, aucun vêtement d’étoffe précieuse n’étaient pour Toi comme ces tissus cousus, soignés, préparés par les mains de ta Maman. Quand j’allais te voir, tu regardais tout de suite mes mains, comme quand tu étais tout petit et que Joseph et moi, nous te donnions nos pauvres dons pour te faire sentir que tu étais notre Roi. Tu n’as jamais été gourmand, mon Enfant, mais c’était l’amour que tu cherchais, c’était cela ta nourriture et dans nos soins tu le trouvais. Maintenant aussi, c’était ce que tu trouvais, ce que tu cherchais, mon pauvre Fils, si peu aimé du monde!