Mais je me souviens que je suis Marie… et je ne les frapperai pas comme j’en aurais le droit. Je resterai bonne… ils ne me verront même pas. Et s’ils me voient et me demandent; “Que veux-tu?”, je leur dirai: “L’aumône de respirer l’air embaumé qui sort de cette fente”. Je dirai: “Au nom de votre mère”. Tous ont une mère… le bon larron l’a dit aussi…”

“Mais ces gens sont pires que des larrons. Ils vont t’insulter.”

“Oh!… y a-t-il encore une insulte que je ne connaisse pas après celles d’aujourd’hui?”

611.6 – C’est la Magdeleine qui trouve la raison qui peut plier la Douloureuse à l’obéissance.

“Tu es bonne, tu es sainte, et tu crois, et tu es courageuse. Mais nous que sommes-nous?… Tu le vois! La plupart ont fui, ceux qui restent tremblent. Le doute, qui est déjà en nous, nous dominerait. Tu es la Mère. Tu n’as pas seulement des droits et des devoirs sur ton Fils, mais des devoirs et des droits sur ce qui appartient à ton Fils. Tu dois revenir avec nous, parmi nous, pour nous rassembler, pour nous rassurer, pour nous infuser ta foi. Tu l’as dit, après ton juste reproche à notre poltronnerie et à notre mécréance: “Il Lui sera plus facile de ressusciter s’il est débarrassé de ces bandes inutiles”. Moi je te dis: “Si nous arrivons à nous unir dans la foi en sa Résurrection, c’est plus vite qu’il ressuscitera. Nous l’appellerons par notre amour…” Mère, Mère de mon Sauveur, reviens avec nous, toi, amour de Dieu, pour nous donner cet amour que tu possèdes! Veux-tu donc que se perde de nouveau la pauvre Marie de Magdala que Lui a sauvée avec tant de pitié?”

“Non, on me le reprocherait. Tu as raison. Je dois revenir… chercher les apôtres… les disciples… les parents… tous… Dire… dire: ‘croyez’. Dire: ‘Il vous pardonne’… À qui l’ai-je déjà dit?… Ah! À l’Iscariote. Il faudra… oui, il faudra le chercher, même lui… car c’est le plus grand pécheur…”

Marie reste la tète inclinée sur la poitrine, elle tremble comme par dégoût, et puis elle dit:

“Jean, tu le chercheras et me l’amèneras. Tu dois le faire, et moi je dois le faire. Père, que même cela soit fait pour la Rédemption de l’Humanité. Allons.”

Elle se lève. Ils sortent du jardin à moitié obscur. Les gardes les regardent sortir sans intervenir.

611.7 – La route, poussiéreuse et bouleversée par le fleuve de peuple qui l’a parcourue et frappée de ses pieds, de ses pierres et de ses matraques, fait une courbe autour du Calvaire pour arriver à la voie maîtresse qui est parallèle aux murs.

Et ici sont encore plus intenses les traces de l’événement. Deux fois Marie pousse un cri et se penche pour étudier le sol avec une mauvaise lumière, car il lui semble voir du sang et elle pense que c’est celui de son Jésus. Mais, je crois, ce ne sont que des morceaux d’étoffe déchirés dans la mêlée de la fuite.

Le petit torrent, qui court le long de la route, murmure doucement dans le grand silence qui envahit tout. Il semble que la ville soit abandonnée tant il ne vient d’elle que le silence.

Voici le petit pont qui conduit au rude chemin du Calvaire et, en face, voilà la Porte Judiciaire. Avant de disparaître derrière elle, Marie se retourne pour regarder le sommet du Calvaire… et elle verse des larmes désolées. Puis elle dit:

“Allons. Mais conduisez-moi. Je ne veux pas voir Jérusalem, ses rues, ses habitants.”

“Oui, oui, mais pressons nous. Ils vont fermer les portes et tu le vois? Leur garde est renforcée. Rome craint des soulèvements.”

“Elle a raison. Jérusalem est un repaire de tigres! C’est une tribu d’assassins! C’est une foule de brigands. Et ce n’est pas seulement vers les biens matériels, mais vers les vies que ces usurpateurs tendent leurs griffes rapaces.

611.8 – Cela fait trente-deux ans qu’ils dressent des embûches à la vie de mon Enfant… C’était un agneau de lait et de rosé, c’était un petit agneau aux cheveux d’or frisés… Il savait à peine dire “Maman”, et faire les premiers pas et rire de ses petites dents entre ses lèvres de clair corail, quand ils sont venus pour l’égorger… Ils disent maintenant qu’il avait blasphémé, et violé le sabbat, et poussé à la révolte, et visé au trône, et péché avec les femmes… Mais qu’avait-il fait, alors? Quel blasphème pouvait-il avoir proféré s’il savait à peine appeler sa Maman? Que pouvait-il violer de la Loi, si Lui, l’Éternel Innocent, était alors aussi le petit innocent de l’homme? Quelle révolte pouvait-il soulever s’il ne savait pas même faire un caprice? À quel trône aurait-il visé? Il avait son trône sur la Terre et au Ciel, et il n’en demandait pas d’autre. Au Ciel, il avait le sein du Père, et sur Terre il avait mon sein. Jamais il n’a eu un regard sensuel, et vous, jeunes et belles, vous pouvez le dire. Mais alors, mais alors…

L’exercice de ses sens se bornait au besoin de la tiédeur et de la nourriture, et il était plein d’amour, oui, mais pour ma mamelle tiède pour y poser sa petite figure et dormir ainsi, et pour mon sein duquel mon amour s’écoulait en lait… Oh! mon Enfant!… Et ils te voulaient mort! C’est cela qu’ils voulaient t’enlever: la vie! Ton unique trésor. La Mère pour le Fils, le Fils pour la Mère, pour nous rendre les plus misérables et les plus désolés de l’Univers. Pourquoi enlever la vie au Vivant?

Pourquoi vous arroger le droit d’enlever cette chose qu’est la vie: bien de la fleur et de l’animal, bien de l’homme? Il ne vous demandait rien, mon Jésus. Pas d’argent, pas de bijoux, pas de maisons. Il en avait une petite et sainte, et il l’avait quittée par amour pour vous, hommes-hyènes. La demeure qu’a le petit de l’animal, il y avait renoncé pour vous, et il s’en était allé, pauvre et seul, à travers le monde sans plus avoir le lit que Lui avait fait le Juste, sans même plus le pain que Lui faisait sa Maman, et il avait dormi là où il avait pu, et il avait mangé comme il avait pu. Dans les maisons des gens honnêtes comme tout fils d’homme, ou sur la couchette d’herbe des prés, veillé par les étoiles. Assis à une table, ou partageant avec les oiseaux de Dieu les grains de blé et les fruits des ronces sauvages. Il ne vous demandait rien mais, au contraire, il vous donnait. Il voulait seulement la vie pour vous donner la Vie par sa parole. Et vous, et toi, Jérusalem, vous l’avez dépouillé de la vie. Es-tu rassasiée et repue de son Sang et de sa Chair? Ou cela ne te suffit-il pas encore? Et toi, hyène après avoir été vampire et vautour, veux-tu te repaître de son Cadavre, et, pas encore rassasiée d’opprobres et de tourments, veux-tu encore t’acharner et jouir de déshonorer ses dépouilles et de revoir ses spasmes, ses tremblements, ses hoquets, ses convulsions en moi, dans la Mère de celui que vous avez tué?

611.9 – Sommes-nous arrivés? Pourquoi vous arrêtez-vous? Cet homme, que veut-il de Joseph? Que dit-il?”

En fait Joseph a été arrêté par un des rares passants, et dans le silence absolu de la ville déserte on entend très bien leurs paroles.

“On sait que tu es entré dans la maison de Pilate, profanateur de la Loi. Tu en rendras compte. La Pâque t’est interdite! Tu es contaminé.”

“Toi aussi, Elchias. Tu m’as touché et je suis tout couvert du sang du Christ et de sa sueur de mort!”

“Ah! horreur! Loin! Loin! Ce sang, loin!”

*N’aie pas peur. Il t’a déjà abandonné et maudit.”