“Éloignez-vous, tous. Moi, je reste. Enfermez-moi ici avec Lui. Je l’attends. Que dîtes-vous? Que ce n’est pas possible? Pourquoi n’est-ce pas possible? Si j’étais morte, ne serais-je pas ici, couchée à son côté, en attendant d’être composée? Je serai à son côté, mais à genoux. J’y ai été quand Lui vagissait, tendre et rosé, dans une nuit de décembre. J’y serai maintenant dans cette nuit du monde qui n’a plus le Christ. Oh! vraie nuit! La Lumière n’est plus!… Oh! nuit glaciale! L’Amour est mort! Que dis-tu, Nicodème? Je me contamine? Son Sang n’est pas contamination. Je ne me suis pas contaminée en l’engendrant. Ah! comme tu es sorti, Toi, Fleur de mon sein, sans déchirer des fibres, mais vraiment comme la fleur du narcisse parfumé qui éclot de l’âme du bulbe matrice et donne une fleur même si l’étreinte de la terre n’a pas été sur la matrice. Floraison virginale qui se réalise en Toi, ô Fils venu de l’embrassement céleste, et né dans l’envahissement des splendeurs célestes.”
610.8 – Maintenant la Mère déchirée se penche de nouveau sur son Fils, restant étrangère à tout ce qui n’est pas Lui, et elle murmure doucement:
“Mais Toi, te le rappelles-tu, Fils, ce sublime revêtement de splendeurs qui revêtait toutes choses alors que ton sourire naissait au monde? Te la rappelles-tu cette béatifiante lumière que le Père envoya des Cieux pour envelopper le mystère de ta floraison et te faire trouver moins repoussant ce monde obscur, pour Toi qui étais Lumière et venais de la Lumière du Père et de l’Esprit Paraclet? Et maintenant?… Maintenant nuit et froid… Quel froid! Quel froid! J’en tremble toute. Plus froid que cette nuit de décembre. Alors il y avait la joie de t’avoir pour me réchauffer le cœur. Et il y en avait deux pour t’aimer…
Maintenant… Maintenant je suis seule et mourante moi aussi. Mais je t’aimerai pour deux: pour ceux qui t’ont si peu aimé qu’ils t’ont abandonné au moment de la douleur; je t’aimerai pour ceux qui t’ont haï; pour le monde entier, je t’aimerai, ô Fils. Tu ne sentiras pas le froid du monde. Non, tu ne le sentiras pas. Tu ne m’as pas ouvert les entrailles pour naître, mais pour que tu ne sentes pas le froid je suis prête à me les ouvrir et à t’enfermer dans l’étreinte de mon sein. Te souviens-tu comme ce sein t’a aimé, petit germe palpitant?… C’est toujours ce sein. Oh! c’est mon droit et mon devoir de Mère. C’est mon désir. Il n’y a que la Mère qui puisse l’avoir, qui puisse avoir pour le Fils un amour aussi grand que l’univers.”
610.9 – La voix est allée en s’élevant et maintenant, avec toute sa force, elle dit:
“Partez. Moi je reste. Vous reviendrez dans trois jours et nous sortirons ensemble. Oh! revoir le monde appuyée à ton bras, ô mon Fils! Comme il sera beau le monde à la lumière de ton sourire ressuscité! Le monde frémissant au pas de son Seigneur! La Terre a tremblé quand la mort t’a arraché l’âme et que de ton cœur est sorti ton esprit. Mais maintenant elle va trembler… oh! non plus d’horreur et de douleur, mais d’un suave frémissement que je ne connais pas, mais dont ma féminité a l’intuition, qui émeut une vierge quand, après une absence, elle entend le pas de son époux qui vient pour les noces. Mieux encore: la Terre frémira d’un frémissement saint, comme moi j’en ai été bouleversé jusque dans mes profondeurs les plus profondes, quand j’eus en moi le Seigneur Un et Trin, et quand la volonté du Père avec le feu de l’Amour créa la semence dont tu es venu, ô mon saint Petit, mon Enfant, tout à moi! Tout! Tout de la Maman! de la Maman!… Tout enfant a un père et une mère, même le bâtard a un père et une mère. Mais Toi, tu as eu la Maman seule pour faire ta chair de rosé et de lys, pour te faire ces broderies de veines azurées comme nos rivières de Galilée, et ces lèvres de grenade, et ces cheveux plus gracieux que la toison blonde des chèvres de nos collines, et ces yeux, deux petits lacs de Paradis. Non, plutôt qui sont de l’eau d’où vient l’Unique et Quadruple Fleuve du Lieu de délices Genèse 2,10 : Un fleuve sortait d'Éden pour arroser le jardin et de là il se divisait pour former quatre bras. , et qui porte avec lui, dans ses quatre branches, l’or, l’onyx, le béryl et l’ivoire, et les diamants, et les palmes, et le miel, et les rosés, et les richesses infinies, ô Phison Genèse 2,11-12 : Le premier s'appelle le Pishôn : il contourne tout le pays de Havila, où il y a l'or; l'or de ce pays est pur et là se trouvent le bdellium et la pierre de cornaline. , ô Gehon Genèse 2,13 : Le deuxième fleuve s'appelle le Gihôn : il contourne tout le pays de Kush. , ô Tigre, ô Euphrate Genèse 2,14 : Le troisième fleuve s'appelle le Tigre : il coule à l'orient d'Assur. Le quatrième fleuve est l'Euphrate. : chemin pour les anges qui se réjouissent en Dieu, chemin pour les rois qui t’adorent, Essence connue ou inconnue, mais Vivante, mais Présente même dans le cœur le plus obscur! C’est seulement ta Maman qui t’a fait cela avec son “oui”… De musique et d’amour elle t’a formé, de pureté et d’obéissance elle t’a fait, ô ma joie!
610.10 – Ton cœur, qu’est-ce que c’est? La flamme du mien qui s’est partagée pour se condenser en une couronne autour du baiser de Dieu à sa Vierge. Voilà ce qu’est ton cœur. Ah!
(le cri est déchirant au point que la Madeleine accourt pour la secourir en même temps que Jean. Les autres n’osent pas et, en pleurs et voilées, elles jettent un coup d’œil par l’ouverture).
Ah! ils te l’ont brisé! Voilà pourquoi tu es si froid et pourquoi je suis si froide! Tu n’as plus en Toi la flamme de mon cœur et moi je ne puis plus continuer à vivre par le reflet de cette flamme qui était mienne et que je t’ai donnée pour te faire un cœur. Ici, ici, ici sur ma poitrine! Avant que la mort me tue, je veux te réchauffer, je veux te bercer. Je te chantais: “Il n’y a pas de maison, il n’y a pas de nourriture, il n’y a que la douleur”. O paroles prophétiques! Douleur, douleur, douleur pour Toi, pour moi! Je te chantais: “Dors, dors sur mon cœur”. Même maintenant: ici, ici, ici…”
Et s’assoyant sur le bord de la pierre, elle le prend sur ses genoux en passant un bras de son Fils sur ses épaules, en appuyant la tête du Fils sur l’épaule et en appuyant sur cette tête la sienne, en le tenant serré contre sa poitrine, en le berçant, en l’embrassant, déchirée et déchirante.
610.11 – Nicodème et Joseph s’approchent en plaçant sur une sorte de siège, qui est de l’autre côté de la pierre, des vases et des bandes et un linceul propre et un bassin rempli d’eau, me semble-t-il, et des tampons de charpie, me semble-t-il.
Marie voit et demande à haute voix:
“Que faites-vous? Que voulez-vous? Le préparer? Pourquoi? Laissez-le sur les genoux de sa Maman. Si j’arrive à le réchauffer, il ressuscite plus tôt. Si j’arrive à consoler le Père et à le consoler Lui de la haine déicide, le Père pardonne plus tôt, et Lui revient plus tôt.”
La Douloureuse délire presque.
“Non, je ne vous le donne pas! Je l’ai donné une fois, une fois je l’ai donné au monde et il ne l’a pas voulu. Il l’a tué parce qu’il ne le voulait pas. Maintenant, je ne le donne plus! Que dites-vous? Que vous l’aimez? Bon! Mais pourquoi ne l’avez-vous pas défendu? Vous avez attendu, pour Lui dire que vous l’aimiez, qu’il ne soit plus quelqu’un qui puisse vous entendre. Quel pauvre amour que le vôtre! Mais si vous craigniez le monde au point de ne pas oser défendre un Innocent, vous deviez au moins me le rendre, à moi, sa Mère, pour qu’elle défende son Enfant. Elle savait qui Il était et ce qu’il méritait. Vous!… Vous l’avez eu comme Maître, mais vous n’avez rien appris. N’est-ce pas vrai, peut-être? Je mens, peut-être?
Mais vous ne voyez pas que vous ne croyez pas à sa Résurrection? Vous y croyez? Non. Pourquoi êtes-vous là, en train de préparer des bandes et des aromates? Parce que vous jugez que c’est un pauvre mort, aujourd’hui glacé, demain corrompu, et c’est pour cela que vous voulez l’embaumer. Laissez là vos pommades. Venez adorer le Sauveur avec le cœur pur des bergers de Bethléem. Regardez: dans son sommeil, c’est seulement un fatigué qui se repose. Combien il a fatigué dans sa vie! Il s’est fatigué toujours plus et dans ces dernières heures, ensuite!… Maintenant il repose. Pour moi, pour sa Maman, ce n’est qu’un grand Enfant fatigué qui dort. Bien misérable son lit et sa chambre! Mais son premier berceau n’était plus beau, ni plus plaisante sa première demeure. Les bergers adorèrent le Sauveur dans son sommeil d’Enfant. Vous adorez le Sauveur dans son sommeil de Triomphateur de Satan. Et puis, comme les bergers, allez dire au monde: “Gloire à Dieu! Le Péché est mort! Satan est vaincu! Que la paix soit sur la Terre et au Ciel entre Dieu et l’homme!” Préparez les chemins pour son retour. Je vous envoie, Moi que la Maternité fait Prêtresse rituelle. Allez. J’ai dit que je ne veux pas. Je l’ai lavé de mes pleurs et cela suffit. Le reste est inutile, et ne vous imaginez pas de le mettre sur Lui. Il sera plus facile pour Lui de se relever s’il est dégagé de ces bandes funèbres et inutiles. Pourquoi me regardes-tu ainsi, Joseph? Et toi pourquoi, Nicodème? Mais l’horreur de cette journée vous a-t-elle rendus hébétés? Avez-vous perdu la mémoire? Ne vous rappelez-vous pas? “À cette génération mauvaise et adultère qui cherche un signe, il ne sera donné que le signe de Jonas… Ainsi le Fils de l’homme restera trois jours et trois nuits dans le cœur de la Terre Cf. Le signe de Jonas : EMV 269. ”. Ne vous souvenez-vous pas? “Le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes qui le tueront, mais le troisième jour il ressuscitera Troisième annonce de la Passion. Cf. EMV 577. ”. Ne vous rappelez-vous pas? “Détruisez ce Temple du vrai Dieu et en trois jours je le ressusciterai Jésus chasse les marchands du Temple : Cf. EMV 53. ”. Le Temple c’était son Corps, ô hommes. Tu secoues la tête? Tu me plains? Tu me crois folle? Mais comment? Il a ressuscité les morts, et il ne pourra pas se ressusciter Lui-même?
610.12 – Jean?”
“Mère!”
“Oui, appelle-moi “mère”. Je ne peux vivre en pensant que je ne serai pas appelée ainsi! Jean: tu étais présent quand il ressuscita la fillette de Jaïre Cf. Miryam, la fille de Jaïre . Cf. EMV 230. et le jeune homme de Naïm Daniel de Naïm. Cf. EMV 189. . Ils étaient bien morts eux, n’est-ce pas? Ce n’était pas seulement un lourd assoupissement? Réponds.”
“Ils étaient morts. La fillette depuis deux heures, le jeune homme depuis un jour et demi.”
“Et ils se sont levés à son commandement?”
“Et ils se sont levés à son commandement.”
“Vous avez entendu? Vous deux, vous avez entendu? Mais pourquoi secouez-vous la tête? Ah! peut-être vous voulez dire que la vie revient plus vite en celui qui est innocent et jeune. Mais mon Enfant, il est l’Innocent! Il est le Toujours Jeune. Il est Dieu, mon Fils!…”
La Mère jette un regard déchirant et fiévreux sur les deux premiers qui, accablés mais inexorables, disposent les rouleaux des bandes désormais trempées dans les aromates. Marie fait deux pas. Elle a reposé le Fils sur la pierre avec la délicatesse de quelqu’un qui dépose un nouveau-né dans son berceau. Elle fait deux pas, se penche au pied du lit funèbre, où la Magdeleine pleure à genoux. Elle la saisit par l’épaule, la secoue, l’appelle: “Marie, réponds. Eux pensent que Jésus ne peut pas ressusciter parce qu’il est un homme et qu’il est mort de blessures, mais ton frère n’était-il pas plus âgé que Lui?”
“Si.”