610 – L’angoisse de Marie au tombeau et l’onction du corps de Jésus
19 février 1944 / 4 octobre 1944
Vision du samedi 19 février 1944
610.1 – Dire ce que moi j’éprouve est inutile. Je ferais uniquement un exposé de ma souffrance, et par conséquent sans valeur par rapport à la souffrance que je vois. Je l’écris donc sans commentaires sur moi.
610.2 – J’assiste à la sépulture de Notre Seigneur.
Le petit cortège, après avoir descendu le Calvaire, trouve à son pied, creusé dans le calcaire du mont, le tombeau de Joseph d’Arimathie. Ils y entrent, les pieux, avec le Corps de Jésus.
Je vois le tombeau fait ainsi. C’est une pièce creusée dans la pierre au fond d’un jardin tout fleuri. Cela ressemble à une grotte, mais on se rend compte qu’elle est creusée de main d’homme.
Il y a la chambre sépulcrale proprement dite, avec ses loculus (ils sont faits d’une manière différente de ceux des catacombes Voir à quoi ressemblait un loculus des catacombes. ). Ce sont des sortes de cavités rondes qui pénètrent dans la pierre comme les trous d’une ruche, pour en donner une idée. Pour le moment, ils sont tous vides. On voit l’œil vide de chaque loculus comme une tache noire sur la grisaille de la pierre. Puis, précédant cette chambre sépulcrale, il y a une sorte d’antichambre. En son milieu, une table de pierre pour l’onction. C’est sur elle que l’on pose le Corps de Jésus dans son drap.
Y entrent aussi Jean et Marie. Pas davantage car cette chambre préparatoire est petite et s’il y avait des personnes en plus, ils ne pourraient plus bouger. Les autres femmes sont près de la porte, ou plutôt près de l’ouverture car il n’y a pas de porte proprement dite.
610.3 – Les deux porteurs découvrent Jésus.
Pendant qu’ils préparent dans un coin sur une espèce de console, à la lumière de deux torches, les bandes et les aromates, Marie se penche sur son Fils et elle pleure, et de nouveau elle l’essuie avec le voile qui est encore aux reins de Jésus. C’est l’unique toilette que reçoit le Corps de Jésus, celle des larmes maternelles, et si elles sont copieuses et abondantes, elles ne servent pourtant qu’à enlever superficiellement et partiellement la poussière, la sueur et le sang de ce Corps torturé.
Marie ne se lasse pas de caresser ces membres glacés. Avec une délicatesse encore plus grande que si elle touchait celles d’un nouveau-né, elle prend les pauvres mains déchirées, les serre dans les siennes, en baise les doigts, les allonge, cherche à réunir les lèvres des blessures comme pour les soigner pour qu’elles fassent moins mal, elle applique sur ses joues ces mains qui ne peuvent plus caresser et elle gémit, elle gémit dans son atroce douleur. Elle redresse et joint les pauvres pieds qui restent ainsi abandonnés, comme s’ils étaient mortellement épuisés de tant de chemin parcouru pour nous. Mais ils ont été trop déplacés sur la croix, surtout celui de gauche qui reste pour ainsi dire à plat, comme s’il n’avait plus de cheville.
Puis elle revient au corps et le caresse, si froid et déjà rigide. Elle voit une nouvelle fois la déchirure de la lance. Maintenant que le Sauveur est couché sur le dos sur la plaque de pierre, elle est ouverte et béante comme une bouche, permettant de mieux voir la cavité thoracique (la pointe du cœur se voit distinctement entre le sternum et l’arc costal gauche, et deux centimètres environ au-dessus se trouve l’incision faite par la pointe de la lance dans le péricarde et le carde, longue d’un bon centimètre et demi alors que l’ouverture externe du côté droit est d’au moins sept centimètres).
Marie crie de nouveau comme sur le Calvaire. Il semble que la lance la transperce, tant elle se tord dans sa douleur en portant les mains à son cœur, transpercé comme celui de Jésus. Que de baisers sur cette blessure, pauvre Mère!
Puis elle revient à la tête renversée et la redresse car elle est restée légèrement renversée en arrière et fortement à droite. Elle cherche à fermer les paupières qui s’obstinent à rester entrouvertes, et la bouche restée ouverte, contractée, un peu tordue à droite. Elle peigne les cheveux, qui hier seulement étaient beaux et qui sont devenus un enchevêtrement alourdi par le sang. Elle démêle les mèches les plus longues, les lisse sur ses doigts, les enroule pour leur rendre la forme des doux cheveux de son Jésus, si soyeux et si bouclés. Et elle ne cesse de gémir car elle se souvient de quand il était enfant… C’est le motif fondamental de sa douleur: le souvenir de l’enfance de Jésus, de son amour pour Lui, de ses soins qui craignaient même de l’air plus vif pour la petite créature divine, et la comparaison avec ce que Lui ont fait, maintenant, les hommes.
610.4 – Sa plainte me fait souffrir, et son geste quand elle dit en gémissant:
“Que t’ont-ils fait, que t’ont-ils fait, mon Fils?” ne pouvant le voir ainsi: nu, raide, sur une pierre, elle le prend dans ses bras en Lui passant le bras sous les épaules, en le serrant de l’autre main sur sa poitrine et en le berçant, du même mouvement qu’à la grotte de la Nativité. Tout cela me fait pleurer et souffrir comme si une main me fouillait le cœur.
Le 4 octobre 1944.
610.5 – La terrible angoisse spirituelle de Marie.
La Mère est debout près de la pierre de l’onction et caresse, contemple, gémit et pleure. La lumière tremblante des torches éclaire par instants son visage et je vois de grosses larmes qui roulent sur les joues très pâles d’un visage dévasté. Et j’entends les paroles, toutes, bien distinctement, bien que murmurées entre les lèvres, vrai colloque de l’âme maternelle avec l’âme de son Fils. Je reçois l’ordre de les écrire.
610.6 – “Pauvre Fils! Que de blessures!… Comme tu as souffert! Regarde ce qu’ils t’ont fait!… Comme tu es froid, Fils! Tes doigts sont glacés, et comme ils sont inertes! Ils paraissent brisés. Jamais, pas même dans le sommeil le plus abandonné de l’enfance, ni dans la lourdeur de ta fatigue d’artisan, ils n’étaient ainsi… Et comme elles sont glacées! Pauvres mains! Donne-les à ta Maman, mon trésor, amour saint, mon amour! Regarde comme elles sont transpercées! Mais regarde, Jean, quelle déchirure! Oh! les cruels! Ici, ici, donne à ta Maman cette main blessée. Que je te la soigne. Oh! je ne te ferai pas mal… J’emploierai baisers et larmes, et de mon souffle et de mon amour je te les réchaufferai. Donne-moi une caresse, Fils! Tu es de glace, moi je brûle de fièvre. Ma fièvre sera soulagée par ta glace et ta glace s’adoucira au contact de ma fièvre. Une caresse, Fils! Il y a peu d’heures que tu ne me caresses, et elles me paraissent des siècles. Il y a eu des mois sans tes caresses et ils me paraissent des heures, parce que j’attendais toujours ton arrivée et de chaque jour je faisais une heure, de chaque heure une minute, pour me dire que tu n’étais pas éloigné de une ou plusieurs lunes, mais seulement de quelques jours, mais seulement de quelques heures. Pourquoi maintenant le temps est-il si long? Oh! tourment inhumain! Parce que tu es mort. Ils t’ont tué! Tu n’es plus sur la Terre! Plus! En quel qu’endroit que j’envoie mon âme pour chercher la tienne et l’embrasser, puisque te trouver, te posséder, te sentir, était la vie de ma chair et de mon esprit, en quel qu’endroit que je te cherche avec le flot de mon amour, je ne te trouve plus, je ne te trouve plus! De Toi, il ne me reste que cette dépouille froide, cette dépouille sans âme! O âme de mon Jésus, ô âme de mon Christ, ô âme de mon Seigneur, où es-tu? Pourquoi avez-vous enlevé l’âme à mon Fils, hyènes cruelles unies à Satan?
Et pourquoi ne m’avez-vous pas crucifiée avec Lui? Avez-vous eu peur d’un second crime? (Sa voix devient de plus en plus forte et déchirante.) Et qu’était-ce de tuer une pauvre femme, pour vous qui n’avez pas hésité à tuer Dieu fait Chair? N’avez-vous pas commis un second crime? Et n’est-ce pas le plus infâme de laisser une mère survivre à son Fils mis à mort?”
610.7 – La Mère, qui en élevant la voix avait aussi levé la tête, maintenant revient se pencher sur le visage éteint et à parler doucement pour Lui seul:
“Dans la tombe, au moins ici, à l’intérieur, nous aurions été ensemble, comme nous aurions été ensemble dans l’agonie sur le bois, et ensemble dans le voyage au-delà de la vie et à la rencontre de la Vie. Mais si je ne puis te suivre dans le voyage au-delà de la vie, je puis rester ici à t’attendre.”
Elle se redresse et dit à haute voix à ceux qui sont présents: