605.10 – Il sort. Il se trouve en face de Marie, debout à la porte de la pièce où Jésus l’a quittée. Elle, entendant du bruit, s’est montrée espérant peut-être voir Jean qui est absent depuis tant d’heures. Elle est pâle comme si elle avait perdu son sang. Elle a des yeux que la douleur rend encore plus semblables à ceux de son Fils. Judas rencontre ce regard qui le regarde avec la même connaissance affligée et consciente dont Jésus l’a regardé en route, et avec un “Oh!” effrayé il s’adosse au mur.

“Judas! dit Marie, Judas, qu’es-tu venu faire?”

Les paroles mêmes de Jésus, et dites avec un amour douloureux. Judas s’en souvient et pousse un cri.

“Judas, répète Marie, qu’as-tu fait? À tant d’amour tu as répondu en trahissant?”

La voix de Marie est une caresse tremblante.

Judas va s’échapper. Marie l’appelle d’une voix qui aurait dû convertir un démon.

“Judas! Judas! Arrête-toi! Arrête-toi! Écoute! Je te le dis en son nom: repens-toi, Judas. Lui pardonne…”

Judas s’est enfui.

La voix de Marie, son aspect ont été le coup de grâce, ou plutôt de disgrâce car il résiste.

Il s’en va précipitamment. Il rencontre Jean qui accourt vers la maison pour prendre Marie. La sentence est prononcée. Jésus va aller au Calvaire. C’est le moment de conduire la Mère à son Fils.

Jean reconnaît Judas, bien qu’il reste bien peu du beau Judas d’il y a peu de temps.

“Toi ici? lui dit Jean avec un dégoût visible. Toi ici? Malédiction à toi, meurtrier du Fils de Dieu! Le Maître est condamné. Réjouis-toi, si tu le peux, mais dégage le chemin. Je vais prendre la Mère. Qu’elle, ton autre Victime, ne te rencontre pas, reptile.”

605.11 – Judas s’enfuit. Il s’est enveloppé la tête dans les lambeaux de son manteau en laissant seulement une fente pour les yeux. Les gens, le peu de gens qui ne sont pas vers le Prétoire, l’évitent comme s’ils voyaient un fou. Et il semble tel.

Il erre à travers la campagne. Le vent apporte de temps à autre un écho de la clameur qui vient de la foule qui suit Jésus en Lui adressant des imprécations. Chaque fois qu’un pareil écho arrive à Judas, il hurle comme un chacal.

Je crois qu’il est réellement devenu fou car il cogne la tête rythmiquement contre les murets de pierre. Ou bien il est devenu hydrophobe parce que, quand il voit un liquide quelconque: eau, lait porté par un enfant dans un récipient, de l’huile qui coule d’une outre, il hurle, il hurle et crie:

“Du sang! Du sang! Son Sang!”

Il voudrait boire aux ruisseaux et aux fontaines. Il ne le peut car l’eau lui paraît du sang et il le dit:

“C’est du sang! C’est du sang! Il me noie! Il me brûle! J’ai le feu! Son Sang, qu’il m’a donné hier, est devenu du feu en moi! Malédiction à moi et à Toi!”

605.12 – Il monte et descend les collines qui entourent Jérusalem. Et son œil, irrésistiblement, va au Golgotha. Et par deux fois il voit de loin le cortège qui monte en serpentant la côte, il regarde et pousse un cri.

Le voilà au sommet. Judas aussi est au sommet d’une petite colline couverte d’oliviers. Il y est pénétré en ouvrant une fermeture rustique comme s’il en était le maître ou pour le moins très habitué. J’ai l’impression que Judas ne se souciait pas beaucoup de la propriété d’autrui. Debout sous un olivier à l’extrémité d’un talus, il regarde vers le Golgotha. Il voit se dresser les croix et il comprend que Jésus est crucifié. Il ne peut voir ou entendre, mais le délire ou un maléfice de Satan lui font voir et entendre comme s’il était au sommet du Calvaire.

Il regarde, regarde comme halluciné. Il se débat:

“Non! Non! Ne me regarde pas! Ne me parle pas! Je ne le supporte pas. Meurs, meurs, maudit! Que la mort ferme ces yeux qui me font peur, cette bouche qui me maudit. Mais moi aussi je te maudis puisque tu ne m’as pas sauvé.”

Son visage est tellement hagard, qu’on ne peut le regarder. Deux filets de bave descendent de sa bouche hurlante. La joue mordue est livide et enflée et fait paraître son visage déformé. Les cheveux collés, sa barbe très noire qui a poussé sur ses joues en ces heures, mettent un bâillon lugubre sur ses joues et son menton. Les yeux, ensuite!… Ils roulent, ils louchent, ils sont phosphorescents. Des yeux de démon.

605.13 – Il arrache de sa taille le cordon de grosse laine rouge qui la ceint de trois tours. Il en éprouve la solidité en l’enroulant autour d’un olivier et en tirant de toutes ses forces. Il résiste. Il est solide.

Il choisit un olivier qui se prête à ce qu’il veut faire. Voilà. Celui qui penche au-delà du talus, avec sa chevelure en désordre, va bien. Il monte sur l’arbre. Il assure solidement un nœud coulant à une branche des plus robustes et qui pend sur le vide. Il a déjà fait le nœud coulant. Il regarde une dernière fois vers le Golgotha, puis il enfile la tête dans le nœud coulant. Maintenant il paraît avoir deux colliers rouges à la base du cou. Il s’assoit sur le talus puis d’un coup se laisse glisser dans le vide.