Il porte les mains à sa gorge et perd tout contrôle comme s’il se noyait dans une mer de sang.
“Arrière! Arrière! Laisse-moi! Laisse-moi! Maudit! Mais ce sang, c’est une mer! Il couvre la Terre! La Terre! La Terre! Et sur la Terre il n’y a pas de place pour moi, car je ne puis voir ce sang qui la couvre. Je suis le Caïn de l’Innocent!”
L’idée du suicide, je crois qu’elle est venue en ce moment en ce cœur.
605.7 – Le visage de Judas fait peur. Il se jette du talus et s’enfuit par l’oliveraie, sans revenir par la route déjà faite. Il semble poursuivi par des fauves. Il revient dans la ville. Il s’enveloppe comme il peut dans son manteau et cherche à couvrir sa blessure et son visage autant qu’il le peut.
Il se dirige vers le Temple. Mais pendant qu’il va dans cette direction, à un carrefour il se trouve en face des canailles qui traînent Jésus chez Pilate. Il ne peut se retirer car une autre foule le pousse dans le dos, en accourant pour voir. Et grand comme il est, il domine forcément et il voit. Et il rencontre le regard du Christ…
Les deux regards s’enlacent un moment.
Puis le Christ passe, lié, frappé, et Judas tombe à la renverse comme s’il s’évanouissait. La foule le piétine sans pitié, et il ne réagit pas. Il doit préférer être piétiné par tout un monde plutôt que de rencontrer ce regard.
605.8 – Quand la meute déicide est passée avec le Martyr et que le chemin est libre, il se relève et court au Temple. Il bouscule et renverse presque un garde placé à la porte de l’enceinte. D’autres gardes arrivent pour interdire l’entrée au forcené, mais lui, comme un taureau furieux, les écarte tous. L’un d’eux, qui s’accroche après lui pour l’empêcher de pénétrer dans la salle du Sanhédrin où ils sont tous encore rassemblés pour discuter, est saisi à la gorge, étranglé et jeté, sinon mort certainement moribond, en bas des trois marches.
“Votre argent, maudits, je n’en veux pas” crie-t-il debout au milieu de la salle, à l’endroit où était avant Jésus.
On dirait un démon qui débouche de l’enfer. Ensanglanté, dépeigné, enflammé par le délire, la bave à la bouche, les mains comme des griffes, il crie et semble aboyer tant sa voix est perçante, rauque, hurlante.
“Votre argent, maudits, je n’en veux pas. Vous m’avez perdu. Vous m’avez fait commettre le plus grand péché. Comme vous, comme vous je suis maudit! J’ai trahi le Sang innocent. Qu’ils retombent sur vous ce Sang et ma mort. Sur vous… Non! Ah!…”
Judas voit le pavé baigné de sang.
“Même ici, même ici, il y a du sang? Partout! Partout il y a son sang! Mais combien de sang a l’Agneau de Dieu pour en couvrir ainsi la Terre et ne pas en mourir? Et c’est moi qui l’ai répandu! À votre instigation. Maudits! Maudits! Maudits pour l’éternité! Malédiction à ces murs! Malédiction à ce Temple profané! Malédiction au Pontife déicide! Malédiction aux prêtres indignes, aux faux docteurs, aux pharisiens hypocrites, aux juifs cruels, aux scribes sournois! Malédiction à moi! À moi, malédiction! À moi! Prenez votre argent et qu’il vous étrangle l’âme dans la gorge, comme à moi la corde”
Et il jette la bourse à la figure de Caïphe et s’en va en poussant un cri alors que les pièces résonnent en s’éparpillant sur le sol après avoir frappé, en la faisant saigner, la bouche de Caïphe.
Personne n’ose le retenir.
605.9 – Il sort. Il court à travers les chemins. Et fatalement il se trouve à rencontrer deux fois Jésus à l’aller et au retour de chez Hérode.
Il abandonne le centre de la ville pour prendre au hasard les ruelles les plus misérables et il finit de nouveau contre la maison du Cénacle. Elle est entièrement fermée, comme abandonnée.
Il s’arrête, la regarde.
“La Mère! murmure-t-il. La Mère!…” Il reste indécis… “Moi aussi, j’ai une mère! Et j’ai tué un fils à une mère!… Pourtant… je veux entrer… revoir cette pièce. Là, il n’y a pas de sang…”
Il donne un coup à la porte, un autre… un autre…
La maîtresse de maison vient ouvrir et entrouvre la porte, une fente… Et en voyant cet homme bouleversé, méconnaissable, elle jette un cri et essaie de refermer. Mais Judas, d’un coup d’épaule, l’ouvre toute grande et, renversant la femme effrayée, passe outre.
Il court vers la petite porte qui donne sur le Cénacle. Il l’ouvre. Il entre. Un beau soleil entre par les fenêtres grandes ouvertes. Judas pousse un soupir de soulagement. Il entre. Ici, tout est calme et silencieux. La vaisselle est encore comme on l’a laissée. On comprend que pour le moment, personne ne s’en est occupé. On pourrait croire qu’on va se mettre à table.
Judas va vers la table. Il regarde s’il y a du vin dans les amphores. Il y en a. Il boit avidement à l’amphore elle-même qu’il soulève à deux mains. Puis il se laisse tomber assis et appuie sa tête sur ses bras croisés sur la table. Il ne s’aperçoit pas qu’il est assis justement à la place de Jésus et qu’il a devant lui le calice qui a servi pour l’Eucharistie. Il s’arrête un moment jusqu’à ce que s’apaise l’essoufflement causé par sa longue course. Puis il lève la tête et voit le calice, et il reconnaît où il s’est assis.
Il se lève comme possédé. Mais le calice le fascine. Il y a encore au fond un peu de vin rouge et le soleil, en frappant le métal (qui paraît de l’argent) fait briller ce liquide.
“Du sang! Du sang! Du sang ici aussi! Son Sang! Son Sang!…” Faites cela en mémoire de Moi!… Prenez et buvez. Ceci est mon Sang… Le Sang du nouveau testament qui sera versé pour vous…” Ah! Maudit que je suis! Pour moi il ne peut plus être versé pour la rémission de mon péché. Je ne demande pas pardon car Lui ne peut me pardonner. Hors d’ici! Hors d’ici! Il n’y a plus d’endroit où le Caïn de Dieu puisse connaître le repos. À mort! À mort!…”