“Orgueilleux et fou!”

“Non: sincère. Tu m’accuses de vous offenser, mais est-ce que par hasard vous ne haïssez pas vous tous? Vous vous haïssez l’un l’autre. Maintenant c’est la haine pour Moi qui vous unit. Mais demain, quand vous m’aurez tué, la haine reviendra parmi vous et plus féroce, et vous vivrez avec cette hyène dans le dos et ce serpent dans le cœur. J’ai enseigné l’amour, par pitié pour le monde. J’ai enseigné à ne pas être avide, à avoir pitié.

604.7 – De quoi m’accuses-tu?”

“D’avoir apporté une doctrine nouvelle.”

“O prêtre! Israël pullule de doctrines nouvelles: les esséniens ont la leur, les sadochites Sadoqhites = Sadducéens. Ce groupe politique et religieux, auquel appartient Hanna, tire son nom de Saddoq que Salomon institua Grand Prêtre après avoir écarté Abiatar (Èbyatar). Les descendants de Saddoq assurèrent dès lors le service suprême du Temple. la leur, les pharisiens la leur, chacun a sa doctrine secrète qui, pour l’un s’appelle plaisir, pour l’autre or, pour un autre puissance. Chacun a son idole. Pas Moi. J’ai repris la Loi piétinée de mon Père, du Dieu Éternel, et je suis revenu dire simplement les dix propositions du Décalogue. Je me suis desséché les poumons pour les faire entrer dans des cœurs qui ne les connaissaient plus.”

“Horreur! Blasphème! C’est à moi, prêtre, que tu dis cela? Il n’a pas de Temple, Israël? Nous sommes comme les exilés de Babylone? Réponds.”

“C’est ce que vous êtes et plus encore. Il y a un Temple. Oui. Un édifice. Dieu n’y est pas. Il a fui devant l’abomination qui est dans sa maison. Mais pourquoi tant m’interroger puisque ma mort est décidée?”

“Nous ne sommes pas des assassins. Nous tuons si nous en avons le droit pour une faute prouvée. Mais moi, je veux te sauver.

604.8 – Dis-moi, et je te sauverai. Où sont tes disciples? Si tu me les livres je te laisse libre. Le nom de tous, et davantage ceux qui sont secrets que ceux qui sont connus. Dis: Nicodème est à Toi? Et aussi Joseph? Et Éléazar? Et Gamaliel? Et… Mais pour celui-ci je le sais… Inutile. Parle, parle. Tu le sais: je puis te tuer et te sauver. Je suis puissant.”

“Tu es fange. Je laisse à la fange le métier d’espion. Je suis Lumière.”

Un sbire Lui lâche un coup de poing.

“Je suis Lumière. Lumière et Vérité. J’ai parlé ouvertement au monde, j’ai enseigné dans les synagogues et au Temple où se rassemblent les juifs, et je n’ai rien dit en secret. Je le répète: pourquoi m’interroges-tu? Interroge ceux qui ont entendu ce que j’ai dit. Eux le savent.”

Un autre sbire Lui donne une gifle en criant:

“C’est ainsi que tu réponds au Grand Prêtre?”

“C’est à Hanne que je parle. Le Pontife c’est Caïphe. Et je parle avec le respect dû au vieillard. Mais s’il te semble que j’ai mal parlé, montre-le-moi. Autrement pourquoi me frappes-tu?”

“Laissez-le faire.

604.9 – Je vais trouver Caïphe. Vous, gardez-le ici jusqu’à ce que j’en décide autrement. Et faites qu’il ne parle à personne.” Hanne sort.

Jésus ne parle pas, non, il ne parle pas. Pas même à Jean qui ose rester sur la porte en défiant toute la gent policière. Mais Jésus doit, sans parole, lui donner un commandement, car Jean, après un regard affligé, sort de là et je le perds de vue.

Jésus reste au milieu des argousins. Coups de corde, crachats, injures, coups de pied, les cheveux arrachés, c’est ce qui Lui reste, jusqu’au moment où un serviteur vient dire d’amener le Prisonnier dans la maison de Caïphe.

Et Jésus, toujours lié et maltraité, sort de nouveau sous les arcades, les parcourt jusqu’à une entrée et puis traverse une cour où une foule nombreuse se réchauffe à un feu, car la nuit est devenue froide et venteuse dans ces premières heures du vendredi. Il y a aussi Pierre avec Jean, mêlés à la foule hostile, et ils doivent avoir un beau courage pour rester là… Jésus les regarde et il a une ombre de sourire sur sa bouche déjà enflée par les coups reçus.

Un long chemin à travers les portiques et les atriums et les cours et les couloirs. Mais quelles maisons avaient ces gens du Temple?

Dans l’enceinte pontificale, la foule n’entre pas. Elle est repoussée dans l’atrium d’Hanne. Jésus va seul au milieu des sbires et des prêtres.

604.10 – Il entre dans une vaste salle qui semble perdre sa forme rectangulaire à cause des nombreux sièges disposés en fer à cheval sur trois côtés, en laissant au milieu un espace vide au-delà duquel se trouvent deux ou trois fauteuils montés sur des estrades.

Au moment où Jésus va entrer, le rabbi Gamaliel le rejoint, et les gardes donnent un coup au Prisonnier pour qu’il cède l’entrée au rabbi d’Israël. Mais celui-ci, raide comme une statue, hiératique, ralentit, et en remuant à peine les lèvres, sans regarder personne, demande:

“Qui es-tu? Dis-le-moi.”