Un haut portail ferré s’ouvre dans la muraille. Vers lui accourent des hyènes volontaires qui y frappent violemment. À peine s’entrouvre-t-il, ils font irruption à l’intérieur en terrassant presque et en foulant aux pieds la servante venue pour ouvrir et ils l’ouvrent tout grand pour que la foule hurlante, avec le Capturé au milieu, puisse entrer. Et une fois entrés, voilà qu’ils la ferment et la barrent, peut-être par peur de Rome ou des partisans du Nazaréen.
Ses partisans! Où sont-ils?…
Ils parcourent l’atrium de l’entrée et puis traversent une vaste cour, un couloir, un autre portique et une nouvelle cour, et ils traînent Jésus en Lui faisant gravir trois marches, et en Lui faisant parcourir presque en courant les arcades qui s’élèvent au-dessus de la cour pour arriver plus vite à une riche salle où se trouve un homme âgé habillé en prêtre.
“Que Dieu te console, Hanne” dit celui qui semble être l’officier, si on peut appeler ainsi le gredin qui commande ces brigands. “Voici le coupable. Je le confie à ta sainteté pour qu’Israël soit purifié de la faute.”
“Que Dieu te bénisse pour ta sagacité et ta foi.”
Belle sagacité! Il avait suffi de la voix de Jésus pour les faire tomber par terre au Gethsémani.
604.5 – “Qui es-tu?”
“Jésus de Nazareth, le Rabbi, le Christ. Et tu me connais. Je n’ai pas agi dans les ténèbres.”
“Dans les ténèbres, non. Mais tu as dévoyé les foules par des doctrines ténébreuses. Et le Temple a le droit et le devoir de protéger l’âme des fils d’Abraham.”
“L’âme! Prêtre d’Israël, peux-tu dire que tu as souffert pour l’âme du plus petit ou du plus grand de ce peuple?”
“Et Toi alors? Qu’as-tu fait qui puisse s’appeler souffrance?”
“Qu’ai-je fait? Pourquoi me le demandes-tu? Israël tout entier en parle. De la cité sainte au plus misérable bourg les pierres elles-mêmes parlent pour dire ce que j’ai fait. J’ai donné la vue aux aveugles: la vue des yeux et celle du cœur. J’ai ouvert l’ouïe à ceux qui étaient sourds: aux voix de la Terre et aux voix du Ciel. J’ai fait marcher les estropiés et les paralytiques pour qu’ils commencent leur marche vers Dieu par la chair et puis avancent avec l’esprit. J’ai purifié les lépreux: des lèpres que la Loi mosaïque signale et de celles qui rendent infects près de Dieu: les péchés. J’ai ressuscité les morts, et je ne dis pas que ce soit une grande chose de rappeler à la vie une chair, mais c’est une grande chose de racheter un pécheur, et je l’ai fait. J’ai secouru les pauvres en enseignant aux hébreux avides et riches le précepte saint de l’amour du prochain et, en restant pauvre malgré le ruisseau d’or qui m’est passé par les mains, j’ai essuyé plus de larmes Moi seul que vous tous, possesseurs de richesses.
J’ai donné enfin une richesse qui n’a pas de nom: la connaissance de la Loi, la connaissance de Dieu, la certitude que nous sommes tous égaux et que, aux yeux saints du Père, égaux sont les pleurs ou les crimes, qu’ils soient versés ou accomplis par le Tétrarque et le Pontife, ou par le mendiant et le lépreux qui meurt au bord du chemin. C’est cela que j’ai fait. Rien de plus.”
604.6 – “Sais-tu que tu t’accuses Toi-même? Tu dis les lèpres qui rendent infects aux yeux de Dieu et ne sont pas signalées par Moïse. Tu insultes Moïse et tu insinues qu’il y a des lacunes dans sa Loi…”
“Pas la sienne: celle de Dieu. C’est ainsi. Plus que la lèpre, malheur de la chair et qui a une fin, je déclare grave, et telle elle est, la faute qui est un malheur et un malheur éternel de l’esprit.”
“Tu oses dire que tu peux remettre les péchés. Comment le fais-tu?”
“Si avec un peu d’eau lustrale et le sacrifice d’un bélier il est permis et croyable qu’on annule une faute, qu’on l’expie et qu’on en est purifié, comment ne le pourront pas mes pleurs, mon Sang et ma volonté?”
“Mais tu n’es pas mort. Où est alors le Sang?”
“Je ne suis pas encore mort. Mais je le serai car c’est écrit. Au Ciel, quand n’existait pas Sion, quand n’existait pas Moïse, quand n’existait pas Jacob, quand n’existait pas Abraham, quand le roi du Mal mordait l’homme au cœur et l’empoisonnait lui et ses fils. C’est écrit sur la Terre dans le Livre où sont les paroles des prophètes. C’est écrit dans les cœurs. Dans le tien, dans celui de Caïphe et des sanhédristes qui ne me pardonnent pas, non, ces cœurs ne me pardonnent pas d’être bon. J’ai absous, en anticipant sur mon Sang. Maintenant j’accomplis l’absolution avec le bain dans ce Sang.”
“Tu nous dis avides et ignorants du précepte d’amour…”
“Et n’est-ce pas vrai? Pourquoi me tuez-vous? Pourquoi avez-vous peur que je vous détrône. Oh! ne craignez pas. Mon Royaume n’est pas de ce monde. Je vous laisse maître de tout pouvoir. L’Éternel sait quand Il faut dire le “Suffit” qui vous fera tomber foudroyés…”
“Comme Doras, hein?”
“Il est mort de colère, non par la foudre du Ciel. Dieu l’attendait de l’autre côté pour le foudroyer.”
“Et tu le répètes à moi, son parent? Tu oses?”
“Je suis la Vérité. Et la Vérité n’est jamais lâche.”