“On ne le voit déjà plus… Qu’aura-t-il voulu dire par ses paroles? J’aurais voulu le savoir” dit le plus jeune.

“Il fallait le Lui demander. Il ne nous méprise pas. L’unique hébreu qui ne nous méprise pas et ne nous étrangle pas en aucune façon” lui répond l’autre qui est dans toute la force de l’âge.

“Je n’ai pas osé, moi, paysan de Bénévent, parler à quelqu’un que l’on dit Dieu?”

“Un dieu sur un âne? Allusion à l'entrée de Jésus à Jérusalem, la veille. Cf. EMV 590 Ah! Ah! S’il était ivre comme Bacchus Dieu romain du vin et de l'ivresse (Dionysos en grec). Les fêtes en son honneur, les bacchanales, donnaient lieu à des débordements de toutes sortes. , il pourrait. Mais il n’est pas ivre. Je crois qu’il ne boit même pas du mulsum Mulsum = vin miellé de l'antiquité . Tu ne vois pas comme il est pâle et maigre?”

“Et pourtant les hébreux…”

“Eux, oui, ils boivent, bien qu’ils affectent de ne pas le faire! Et ivres des vins forts de ces terroirs et de leur sicera, Boisson forte. Cf. Isaïe 5,22. Dans Luc, on le traduit par bière ou boisson fermentée (Luc 1,15). La déformation du mot sicera (ou secar) a donné le mot cidre ils ont vu un dieu dans un homme. Crois-moi: les dieux, c’est une fable. L’Olympe est vide, et la Terre n’en a pas.”

“S’ils t’entendaient!…”

“Tu es encore enfant au point de n’être pas candidat et de ne pas savoir que César lui-même ne croit pas aux dieux, et que n’y croient pas les pontifes Les pontifes romains (de 3 à 5) étaient chargés du culte public et du calendrier religieux. L'autorité suprême était à la charge du Pontifex maximus. Par extension, le terme Souverain Pontife désigne aujourd'hui le Pape. , les augures Les augures étaient chargés d'observer la volonté des dieux à travers de signes comme le vol des oiseaux. Ils consacraient temples et champs. , les aruspices Les (h)aruspices étaient des devins chargés de lire l'avenir dans les entrailles d'animaux notamment , les arvales Les arvales étaient un collège de douze prêtres chargés d'un culte à Cérès. Il se célébrait à la pleine lune de mai et garantissait de bonnes récoltes. , les vestales Les vestales étaient des vierges prêtresses consacrées à Vesta, déesse protectrice des foyers et de la Cité. Elles étaient chargées d'entretenir le feu sacré. , ni personne?”

“Et alors pourquoi…”

“Pourquoi les rites? Parce qu’ils plaisent au peuple et sont utiles aux prêtres et servent à César pour se faire obéir comme s’il était un dieu terrestre tenu par la main par les dieux de l’Olympe. Mais les premiers à ne pas y croire sont ceux que nous vénérons comme ministres des dieux. Je suis pyrrhonien Pyrrhon d'Elis (360–270 av. J.C.) : philosophe grec fondateur du scepticisme. Il était agnostique et s'abstenait de donner son opinion sur tout sujet. Il niait qu'une chose fût bonne ou mauvaise, vraie ou fausse en soi. Il doutait de l'existence de toute chose. . J’ai fait le tour du monde. J’ai fait beaucoup d’expériences. Mes cheveux blanchissent aux tempes et ma pensée a mûri. J’ai comme règle personnelle trois principes: Aimer Rome, unique déesse et unique certitude, jusqu’au sacrifice de ma vie. Ne rien croire puisque tout est illusion de ce qui nous entoure, exceptée la Patrie sacrée et immortelle.

Nous devons aussi douter de nous-mêmes car il n’est pas certain même que nous vivons. Les sens et la raison ne suffisent pas pour nous donner la certitude d’arriver à connaître la Vérité, et la vie et la mort ont la même valeur car nous ne savons pas ce que c’est que la vie et ce que c’est que la mort” dit-il en affectant un scepticisme philosophique d’un être supérieur…

L’autre le regarde, hésitant. Puis il dit:

“Moi, au contraire, je crois. Et j’aimerais savoir… Savoir de cet Homme qui est passé tout à l’heure. Lui certainement connaît la Vérité. Il sort de Lui quelque chose d’étrange. C’est comme une lumière qui vous pénètre!”

“Qu’Esculape Esculape : dieu de la médecine. Adoré primitivement à Epidaure. Un de ses symboles est le serpent enroulé sur un bâton. On le retrouve aujourd'hui dans le caducée des pharmaciens et des infirmiers. te sauve! Tu es malade! C’est depuis peu que tu es monté à la ville de la vallée, et les fièvres surgissent facilement chez ceux qui font ce voyage et ne sont pas encore acclimatés à cette région. Tu délires. Viens. Il n’y a rien de tel que le vin chaud et les aromates pour faire sortir en sueur le venin de la fièvre jordanique…” et il le pousse vers le corps de garde.

Mais l’autre se dégage en disant:

“Je ne suis pas malade. Je ne veux pas de vin drogué. Je veux veiller là, en dehors des murs (il montre l’intérieur du bastion) et attendre l’homme qui s’est nommé Jésus.”

“Si cette attente ne t’ennuie pas… Je vais réveiller ceux-ci pour la relève. Adieu…”

Et il entre bruyamment dans le corps de garde pour éveiller ses compagnons, en criant:

“Déjà l’heure est sonnée. Allons, fainéants paresseux! Je suis las!…”

Il baille bruyamment et maugrée parce qu’ils ont laissé éteindre le feu et ont bu tout le vin chaud “si nécessaire pour essuyer la rosée palestinienne…”

L’autre, le jeune légionnaire, adossé au mur que la lune effleure du couchant, attend que Jésus revienne sur ses pas. Les étoiles veillent son espoir…

592.1 – Jésus, pendant ce temps, est arrivé à la maison de Lazare sur la colline de Sion, et il frappe. Lévi Lui ouvre.

“Toi, Maître?! Les maîtresses dorment. Pourquoi n’as-tu pas envoyé un serviteur si tu avais besoin de quelque chose?”

“Ils ne l’auraient pas laissé passer.”

“Ah! c’est vrai! Mais Toi, comment es-tu passé?”