Il allait parer à l’incident quand une voix se fit entendre près de lui:

“Ne change pas l’état des choses, mais médite sur elles qui sont un symbole. Je suis le Seigneur”.

L’homme se jeta le visage par terre en adorant, et avec une grande crainte, il osa dire:

“Je suis sot. Explique-moi, ô Sagesse, le symbole des lampes dont celle qui paraissait t’honorer le plus activement a fait des dégâts alors que l’autre continue de donner sa lumière”.

“Oui, Je vais le faire. Il en est des cœurs des hommes comme de ces deux lampes. Il y en a qui au début brûlent et resplendissent et sont admirées par les hommes tant leur flamme semble parfaite et constante.

Et il y en a qui ont un doux éclat qui n’attire pas l’attention et peut paraître tiédeur pour honorer le Seigneur. Mais passée la première flambée, ou la seconde ou la troisième, entre la troisième et la quatrième elles font des dégâts, et puis s’éteignent non sans dommages; c’est qu’elles n’avaient pas une lumière sûre. Elles ont voulu briller plutôt pour les hommes que pour le Seigneur, et l’orgueil les a consumées en peu de temps dans une fumée noire et lourde qui a même obscurci l’air. Les autres ont eu une volonté unique et constante: honorer Dieu seul et, sans se soucier des louanges de l’homme, elles se sont consumées elles-mêmes avec une flamme durable et pure, sans fumée et sans mauvaise odeur. Sache imiter la lumière constante, car elle seule est agréable au Seigneur”.

L’homme releva la tête… L’air s’était purifié de la fumée et la fidèle étoile de lumière brillait maintenant seule, pure, ferme, en l’honneur de Dieu, en faisant briller le métal de la lampe comme si c’était de l’or pur. Et il la regarda briller, toujours pareille, pendant des heures et des heures, jusqu’au moment où doucement, sans fumée ni puanteur, sans salir son vêtement, la flamme s’exhala en un dernier éclat: elle paraissait s’élever au ciel pour se fixer parmi les étoiles, après avoir dignement honoré le Seigneur jusqu’à la dernière goutte et le dernier instant de sa vie.

En vérité, en vérité je vous dis que nombreux sont ceux qui au début produisent une grande flamme et s’attirent l’admiration du monde, qui ne voit que l’extérieur des actions humaines, mais qui périssent ensuite en se carbonisant et en répandant leurs acres fumées. Et en vérité je vous dis que Dieu n’apporte pas d’attention à leur flamme, car Il voit qu’elle brûle orgueilleusement pour une fin humaine.

Bienheureux ceux qui savent imiter la seconde lampe et ne pas se carboniser, mais monter au Ciel par la dernière palpitation de leur constant amour.”

584.4 – “Quelle parabole étrange! Mais vraie! Belle! Elle me plaît! Je voudrais savoir si nous sommes les lumières qui montent vers le Ciel.” Les apôtres échangent leurs impressions.

Judas trouve moyen de mordre. Il s’attaque à Marie de Magdala et à Jean de Zébédée:

“Attention, Marie, et toi, Jean. Vous êtes parmi nous les lumières flamboyantes… Qu’il ne vous arrive pas malheur!”

Marie de Magdala est sur le point de répondre, mais elle se mord les lèvres pour ne pas dire les paroles qui lui étaient montées du cœur. Elle regarde Judas. Elle se borne à le regarder, mais ce regard est si ardent que Judas cesse de rire et de la fixer.

Jean, au cœur doux, bien que brûlant de charité, répond doucement:

“Et à cause de mon manque de capacité, cela pourrait arriver. Mais je me fie à l’aide du Seigneur et j’espère pouvoir me consumer jusqu’à la dernière goutte et jusqu’au dernier instant pour honorer le Seigneur notre Dieu.”

584.5 – “Et l’autre parabole? Tu en as promis deux” dit Jacques d’Alphée.

“Voilà ma seconde parabole. Elle ne va pas tarder…” et il montre la porte de la maison fermée par le rideau que le vent remue lentement et qui ensuite s’écarte, déplacée par la main d’un serviteur, pour donner passage à la vieille Noémi qui se précipite aux pieds de Jésus en disant:

“Mais l’enfant est sain! Il n’est plus difforme! Tu l’as guéri pendant la nuit. Il s’était éveillé, et je préparais le bain pour le laver avant de lui mettre la tunique et le vêtement que j’avais cousu pendant la nuit en utilisant un vêtement que Lazare a mis de côté. Mais quand je lui ai dit: “Viens, enfant” et que j’ai écarté les couvertures, j’ai vu que son petit corps, si déformé hier, n’était plus pareil. Et j’ai crié. Sont accourues Sara et Marcella qui ne savaient même pas qu’un enfant dormait dans mon lit et je les ai quittées pour accourir te le dire…”

La curiosité s’empare de tout le monde. Questions, angoisse de voir. Jésus apaise le bruit d’un geste. Il ordonne à Noémi:

“Retourne près de l’enfant. Lave-le, passe-lui son vêtement et amène-le-moi ici.”

Puis il se tourne vers ses disciples:

“Voici la seconde parabole et elle peut être dite: “La vraie justice n’agit ni par vengeance, ni avec partialité”.

Un homme, ou plutôt l’Homme, le Fils de l’homme, a des ennemis et des amis. Peu d’amis, beaucoup d’ennemis et des ennemis dont il n’ignore pas la haine ni les pensées, et dont il connaît la volonté et qui ne fléchira devant aucune action, pour horrible qu’elle soit. En cela ils sont plus forts que ses amis dont la peur ou la déception, ou une confiance excessive, font des béliers qui dissipent inutilement leurs forces.

Ce Fils de l’homme, aux ennemis nombreux, et auquel on reproche tant de choses qui ne sont pas vraies, a rencontré hier un pauvre enfant, le plus désolé des enfants, fils de quelqu’un qui est son ennemi. L’enfant était difforme et estropié, et il demandait une grâce étrange: celle de mourir. Tous demandent des honneurs et des joies au Fils de l’homme, demandent la santé, demandent la vie. Ce pauvre enfant demandait de mourir pour ne plus souffrir. Il a déjà connu toutes les souffrances de la chair et du cœur, car celui qui l’a engendré et qui me hait sans raison, hait aussi l’innocent malheureux qu’il a engendré. Je l’ai guéri pour qu’il ne souffre plus, pour qu’au-delà de la santé physique, il puisse arriver à la santé spirituelle. Sa petite âme aussi est malade. La haine du père et le mépris des hommes l’ont blessée et privée d’amour. Il lui est resté seulement la foi dans le Ciel et dans le Fils de l’homme auquel, ou plutôt auxquels, il demande de mourir. Le voilà: vous allez l’entendre parler.”

584.6 – L’enfant, peigné et lavé dans son petit vêtement de laine blanche que Noémi lui a cousu rapidement pendant la nuit, s’avance tenu par la main par la vieille nourrice. Il est petit, bien que n’étant plus courbé ni bancal, il semble déjà plus grand qu’hier. Il a un petit visage irrégulier et un peu fané d’un enfant que la souffrance a rendu précocement adulte. Mais il n’est plus difforme. Ses petits pieds nus foulent le sol avec assurance d’un pas qui n’a plus la claudication de ceux qui sont bancals; ses épaules amaigries sont bien droites dans leur maigreur; le cou effilé les dépasse et semble long quand on le compare à hier quand il s’enfonçait dans les clavicules asymétriques.