“Je reste. Ne souffre pas ainsi! Je reste… Aide-moi à rester! Défends-moi!”
“Toujours! Toujours, pourvu que tu le veuilles. Viens. Il n’est pas de faute à laquelle je ne compatisse et que je ne pardonne. Dis: “Je le veux”. Et je t’aurai racheté…”
Se relevant, il l’a pris dans ses bras. Mais si les pleurs de Jésus-Dieu tombent dans les cheveux de Judas, la bouche de Judas reste fermée. Il ne dit pas la parole demandée. Il ne dit même pas “pardon” quand Jésus murmure dans ses cheveux:
“Tu vois si je t’aime! J’aurais dû te faire des reproches! Je t’embrasse. J’aurais le droit de te dire: “Demande pardon à ton Dieu” et je te demande seulement d’avoir le désir du pardon. Tu es si malade! On ne peut demander beaucoup à quelqu’un qui est très malade. À tous les pécheurs qui sont venus me trouver, j’ai demandé le repentir absolu pour pouvoir leur pardonner. À toi, mon ami, je demande seulement le désir de te repentir et puis… Moi, j’agirai.”
Judas se tait…
Jésus le laisse aller. Il dit:
“Reste au moins ici jusqu’au lendemain du sabbat.”
“Je resterai… Revenons à la maison. On va remarquer notre absence. Peut-être les femmes t’attendent. Elles sont meilleures que moi, et tu ne dois pas les négliger à cause de moi.”
“Tu ne te rappelles pas la parabole de la brebis égarée Cf. EMV 233.1/4. ? C’est toi, celle-là… Elles, les disciples, ce sont les bonnes brebis enfermées au bercail. Elles ne sont pas en danger, même si je cherche ton âme toute la journée pour la ramener au bercail…”
“Mais oui! Mais oui! Voilà! Je reviens au bercail! Et je vais me renfermer dans la bibliothèque de Lazare, pour lire. Je ne veux pas qu’on me dérange. Je ne veux rien voir, ni rien savoir. Ainsi… tu ne me soupçonneras pas toujours. Et si quelque chose de ce qui arrive est rapporté au Sanhédrin, tu devras chercher les serpents parmi tes préférés. Adieu! J’entre par la grille principale. Ne crains pas. Je ne m’enfuis pas. Tu peux venir vérifier quand tu veux”
Et tournant le dos, il s’en va à grands pas.
582.13 – Jésus, altesse blanche dans son vêtement de lin au bord du pré vert rouge, lève les bras vers le ciel serein, lève son visage tout affligé et lève son âme vers son Père, en gémissant:
“Oh! mon Père! Et pourras-tu peut-être m’accuser d’avoir laissé quelque chose capable de le sauver? Tu sais que c’est pour son âme, non pour ma vie, que je lutte pour empêcher son crime… Père! Mon Père! Je t’en supplie! Hâte l’heure des ténèbres, l’heure du Sacrifice, car il est pour Moi trop atroce de vivre près de l’ami qui ne veut pas être racheté… La plus grande douleur!”
Et Jésus s’assoit dans le trèfle touffu, élevé, très beau. Il incline la tête sur ses genoux relevés et enserrés de ses bras et il pleure…
Oh! je ne puis voir ces pleurs! Ils rappellent déjà trop en désolation, en solitude, en persuasion que le Ciel ne fera rien pour le consoler, et qu’il devra souffrir cettedouleur, ces pleurs du Gethsémani. Et cela me fait trop mal…
Jésus pleure longuement dans l’endroit solitaire, silencieux. Témoins de ses pleurs les abeilles d’or, le trèfle odorant qui remue lentement sous le souffle du vent d’orage, et les nuages qui, au début du matin étaient comme un léger filet sur le ciel bleu et qui maintenant se sont épaissis, obscurcis, amoncelés annonçant qu’il va pleuvoir de nouveau.
582.14 – Jésus cesse de pleurer. Il lève la tête pour écouter… Un bruit de roues et de grelots arrive de la route principale et puis le bruit des roues cesse, mais pas celui des grelots. Jésus dit:
“Allons! Les disciples… Elles sont fidèles… Mon Père, qu’il soit fait comme Tu veux! Je t’offre le sacrifice de ce désir de Sauveur et d’Ami. C’est écrit! Lui l’a voulu. C’est vrai.
Laisse-moi pourtant, ô mon Père, continuer mon travail pour lui jusqu’à ce que tout soit fini. Et dès maintenant je te dis: Père, quand je prierai pour les pécheurs, victime désormais impuissante pour toute action directe, Père, Toi prends ma souffrance et force par elle sur l’âme de Judas. Je sais que je te demande une chose que la Justice ne peut accorder. Mais c’est de Toi que la Miséricorde et l’Amour sont venus, et Tu les aimes eux qui viennent de Toi et qui sont Une seule Chose avec Toi, Dieu Un et Trin, saint et béni. Je me donnerai Moi-même à mes bien-aimés en nourriture et en boisson. Père, mon Sang et ma Chair devront donc être condamnation pour l’un d’eux? Père, aide-moi! Un germe de repentir en ce cœur!… Père, pourquoi t’éloignes-tu? Tu t’éloignes déjà de ton Verbe qui prie? Père, c’est l’heure, je le sais. Que soit faite ta volonté bénie! Mais laisse à ton Fils, à ton Christ, en qui par un impénétrable décret diminue à cette heure la vision assurée de l’avenir — et je ne te dis pas que de ta part c’est cruauté, mais pitié pour Moi — laisse en Moi l’espoir de le sauver encore. Oh! mon Père. Je le sais. Je l’ai su depuis que je suis. Je l’ai su depuis que non seulement Verbe, mais Homme, je suis venu ici sur la Terre. Je l’ai su depuis que j’ai rencontré l’homme dans le Temple… Je l’ai toujours su… Mais maintenant… Oh! grande pitié de ta part, ô Père très Saint! il me semble que ce soit un horrible rêve suscité par son comportement mais que ce n’est pas inéluctable… et que je puisse espérer encore, encore, toujours, car infinie est ma souffrance, et infini sera le Sacrifice, et que je puisse, même pour lui, quelque chose… Ah! je délire! C’est l’Homme qui veut avoir cet espoir! Le Dieu qui est dans l’Homme, le Dieu fait Homme, ne peut se faire d’illusions! Se dissipent les nuées légères qui me cachaient pour un moment l’abîme, l’abîme déjà ouvert pour prendre celui qui a préféré les Ténèbres à la Lumière… Pitié quand tu me le caches! Pitié quand tu me le montres, maintenant que tu m’as réconforté. Oui, Père, même cela! Tout! Et je serai Miséricorde jusqu’à la fin car telle est mon Essence.”
Il prie encore, d’une prière muette, les bras en croix, et son visage tourmenté s’apaise de plus en plus en prenant un aspect de paix auguste. Il devient presque lumineux, d’une lumière de joie intérieure, bien qu’il n’y ait pas de sourire sur ses lèvres serrées. C’est la joie de son esprit, en communion avec le Père, qui passe hors des voiles de la chair et efface les marques que la douleur a creusées et peintes sur le visage amaigri et spiritualisé qui est venu de plus en plus au Maître à mesure qu’il est entré dans la douleur et qu’il s’est approché du sacrifice. Ce n’est déjà plus un visage de la Terre, le visage du Christ dans les derniers temps de sa vie mortelle, et aucun artiste ne serait capable de nous donner, même si le Rédempteur se montrait à l’artiste, ce visage d’Homme-Dieu dégagé avec une beauté surnaturelle par le ciseau de l’amour et de la douleur parfaits et complets.
582.15 – Jésus est de nouveau à la porte de l’enceinte, il entre, la ferme avec le verrou et il s’avance vers la maison. Le serviteur de tout à l’heure le voit et court Lui prendre la grosse clé que Jésus a dans les mains.
Il avance et rencontre Lazare:
“Maître, les femmes sont venues. Je les ai faites entrer dans la salle blanche car dans la bibliothèque il y a Judas qui lit et qui est souffrant.”
“Je le sais. Merci pour les femmes. Sont-elles nombreuses?”
“Jeanne, Nikê, Élise et Valeria avec Plautina et une autre amie ou affranchie, je ne sais, qui a nom Marcella, et une vieille femme qui dit qu’elle te connaît: Anne de Méron, et puis Annalia, et avec elle une autre jeune fille qui s’appelle Sarah. Ta Mère et les sœurs sont avec les femmes disciples,”
“Et ces voix enfantines?”
“Anne a amené ses petits-enfants, Jeanne ses enfants, Valeria la sienne. Je les ai conduits dans la cour intérieure…”