“Bravo, Jonas! Tu as eu une sage pensée. Beaucoup de rabbis te l’envieraient.”

“Oh! ce sont mes abeilles qui me les suggèrent… et tes paroles. Vraiment ce sont tes paroles. Mais ensuite même les abeilles me le font comprendre. Car rien n’est sans voix, quand on sait comprendre. Et je me dis: si elles, les abeilles, obéissent à l’ordre de Celui qui les a créées, et ce sont des bestioles dont je ne puis savoir où elles ont le cerveau et le cœur, moi, qui ai cœur, cerveau et esprit, et qui entends le Maître, ne dois-je pas savoir faire ce qu’elles font, et travailler toujours, toujours pour faire ce que le Maître dit de faire, et rendre ainsi mon esprit beau, clair, sans rouille, sans boue, sans paille, mises dans le mécanisme par les esprits infernaux, et aussi les pierres et autres pièges?”

“Tu parles vraiment bien. Imite tes abeilles, et ton âme deviendra un riche rucher, rempli de vertus précieuses, et Dieu viendra s’y complaire. Adieu, Jonas. La paix soit avec toi.”

Il met la main sur la tête grisonnante du serviteur qui se tient penché devant Lui, et il sort sur la route pour aller vers des prés de trèfle rouge, beaux comme des tapis épais, verts et cramoisis. Sur eux, les abeilles volent de fleur en fleur, étincelles bourdonnantes.

582.10 – Quand ils sont assez loin de l’enceinte pour que personne qui se trouverait dans le jardin de Lazare ne puisse entendre un mot, Jésus dit:

“Tu as entendu ce serviteur? C’est un paysan. C’est déjà beaucoup s’il peut lire quelques mots… Et pourtant… Ses paroles auraient pu être sur mes lèvres sans que ma parole de Maître parût sotte. Il sent qu’il faut veiller pour que les ennemis de l’esprit ne gâtent pas l’esprit… Moi… c’est pour cela que je te garde près de Moi, et tu me hais à cause de cela! Je veux te défendre d’eux et de toi-même, et tu me hais. Je te fournis le moyen de te sauver, tu peux le faire encore, et tu me hais. Je te le dis encore une fois: éloigne-toi, Judas, va au loin. N’entre pas à Jérusalem. Tu es malade. Ce n’est pas un mensonge de dire que tu es si malade que tu ne peux pas participer à la Pâque. Tu feras la supplémentaire. Il est permis par la Loi de faire la Pâque supplémentaire quand la maladie ou autre grave raison empêchent de faire la Pâque solennelle. Je prierai Lazare c’est un ami prudent et il ne te demandera rien — de te conduire aujourd’hui même au-delà du Jourdain.”

“Non. Je t’ai dit de nombreuses fois de me chasser. Tu n’as pas voulu. Maintenant, c’est moi qui ne veux pas.”

“Tu ne veux pas? Tu ne veux pas te sauver? Tu n’as pas pitié de toi-même? Pas pitié de ta mère?”

“Tu devrais me dire: “Tu n’as pas pitié de Moi?” Tu serais plus sincère.”

“Judas, mon malheureux ami, ce n’est pas pour Moi que je t’en prie. C’est pour toi, pour toi que je t’en prie.

582.11 – Regarde! Nous sommes seuls, toi et Moi seuls. Tu sais qui je suis; je sais qui tu es. C’est le dernier moment de grâce qui nous est encore accordé pour empêcher ta ruine… Oh! ne ricane pas ainsi sataniquement, mon ami. Ne te moque pas de Moi comme si j’étais fou parce que je dis: “ta ruine” et non la mienne. La mienne n’est pas une ruine. La tienne, si… Nous sommes seuls: toi et Moi, et au-dessus de nous, il y a Dieu… Dieu qui ne te hait pas encore, Dieu qui assiste à cette lutte suprême entre le Bien et le Mal qui se disputent ton âme. Au-dessus de nous, il y a l’Empyrée L'empyrée, partie la plus élevée du ciel, était la façon dont les anciens désignaient le Paradis. qui nous observe, cet Empyrée qui bientôt se remplira de saints. Déjà ils tressaillent d’avance, dans le lieu où ils attendent, parce qu’ils sentent venir la joie… Judas, parmi eux, il y a ton père…”

“C’était un pécheur. Il n’y est pas.”

“C’était un pécheur, mais pas un damné. La joie s’approche donc aussi pour lui. Pourquoi veux-tu lui donner une douleur dans sa joie?”

“Il est hors de la douleur. Il est mort. Judas, qui partage la foi sadducéenne, ne croit pas à la vie après la mort.

“Non. Il n’est pas hors de la douleur de te voir toi coupable, toi… oh! ne m’arrache pas ce mot!…”

“Mais oui! Mais oui! Dis-le! Moi je me le dis depuis des mois! Je suis damné, je le sais. Rien ne peut plus changer.”

“Tout! Judas, je pleure. Les dernières larmes de l’Homme, tu veux donc les faire gémir, toi?… Judas, je t’en prie. Réfléchis, ami: à ma prière, acquiesce le Ciel, et toi, et toi… Me laisseras-tu prier en vain? Réfléchis qui est devant toi, en prière: le Messie d’Israël, le Fils du Père… Judas, écoute-moi!… Arrête-toi, tant que tu le peux!…”

“Non!”

582.12 – Jésus se couvre le visage de ses mains et se laisse tomber au bord du pré. Il pleure sans bruit, mais il pleure beaucoup. Ses épaules sursautent dans ses sanglots profonds…

Judas le regarde là, à ses pieds, brisé, en larmes, et à cause de son désir de le sauver… et il a un moment de pitié. Il dit, en déposant le ton dur, de vrai démon, qu’il avait avant:

“Je ne puis aller… J’ai donné ma parole…”

Jésus lève son visage déchiré pour l’interrompre:

“À qui? À qui? À de pauvres hommes! Et tu t’occupes d’eux, de leur paraître déshonoré? Et ne t’étais-tu pas donné toi-même à Moi depuis trois ans? Et tu penses aux commentaires d’une poignée de malfaiteurs et non au jugement de Dieu? Oh! Mais que dois-je faire, Ô Père, pour ressusciter en lui la volonté de ne pas pécher?”

Il baisse de nouveau la tête, découragé, déchiré… Il semble déjà le Jésus souffrant de l’agonie du Gethsémani.

Judas en a pitié, et il dit: