“Tu lèverais la main sur un compagnon? Après tant d’efforts pour tenir au fond le vieux galiléen, ta vraie nature revient donc à la surface?”

“Elle ne vient pas à la surface. Elle a toujours été claire en surface. Je n’use pas de feinte, moi. Mais c’est que pour les ânes sauvages comme toi, il n’y a qu’un argument pour les dompter: les coups. Tu devrais avoir honte d’abuser de sa bonté et de notre patience! Viens, Simon! Viens, Jean! Viens, Thomas! Adieu, Maître. Je m’éloigne moi aussi, car si je reste… non, vive Dieu, c’est que je ne me retiens plus”

Et Pierre saisit son manteau qui était sur un siège et se le met en toute hâte, si agité qu’il ne voit pas qu’il met le haut en bas, et Jean doit l’avertir de l’erreur et l’aider à s’habiller comme il faut, et il s’éloigne brusquement en frappant le sol de son pied pour décharger un peu sa colère. Il semble un petit taureau emballé.

Les autres… oh! les autres sont comme des livres ouverts sur lesquels on peut lire ce qui est écrit. Barthélemy lève son visage effilé de vieillard vers le ciel encore orageux et il semble étudier les vents pour ne pas avoir à étudier les visages: trop affligé celui du Christ, trop perfide celui de l’Iscariote. Matthieu et Philippe regardent le Thaddée dont les yeux, semblables à ceux de Jésus, brillent de colère, et une même pensée s’empare d’eux: ils le prennent entre eux deux et le poussent dehors vers l’allée intérieure qui mène à la maison de Simon en lui disant:

“Ta mère avait besoin de nous pour ce travail. Viens toi aussi, Jacques de Zébédée”

Et ils entraînent aussi le fils de Salomé. André regarde Jacques d’Alphée et Jacques le regarde: deux visages qui reflètent la même souffrance contenue et qui, ne sachant que dire, se prennent par la main comme deux enfants et s’éloignent tristement. Des femmes disciples, il n’y a que Salomé qui n’ose pas bouger ni parler, mais qui aussi ne sait pas se décider à s’éloigner comme si elle voulait par sa présence freiner d’autres paroles de l’apôtre indigne. Heureusement personne n’est présent de la famille de Lazare. Marie très Sainte aussi est absente.

582.7 – Judas se voit seul avec Jésus et Salomé. Il ne veut pas être avec eux, et il leur tourne le dos pour s’éloigner vers le pavillon des jasmins.

Jésus le regarde partir, le surveille. Il voit qu’après avoir feint de s’asseoir dans le pavillon, Judas se glisse en douce au dehors par l’arrière et s’enfonce dans les haies de roses, de lauriers et de buis qui séparent le vrai jardin du terrain des aromates, là où sont les ruches. De là, on peut sortir par une des portes secondaires, ouvertes dans les murs du vaste jardin, un vrai parc qui de deux côtés se termine en haies très hautes, doubles comme une avenue, ouvertes çà et là sur des grilles qui donnent accès aux prés, aux champs, aux vergers et aux oliveraies, et aussi à la maison de Simon, qui continuent le jardin dans les domaines, en les tenant à la fois unis et séparés. Sur les deux autres côtés, il a des murailles puissantes, ouvertes sur deux routes: une secondaire et une maîtresse où débouche la première qui, coupant Béthanie, continue vers Bethléem.

Jésus se dresse autant qu’il peut et se déplace quand il le faut et ses yeux flamboient quand ils regardent ce que fait l’Iscariote.

582.8 – Marie Salomé les voit et se rend compte. Bien que sa petite taille l’empêche de voir, elle se rend compte de ce qui arrive vers la limite du parc, et elle murmure:

“Aie pitié de nous, Seigneur!”

Jésus entend ce soupir et se tourne un instant pour la regarder, cette bonne et simple disciple. Elle avait bien pu avoir une pensée d’orgueil maternel, quand elle demandait un poste d’honneur pour ses fils, mais au moins elle pouvait le faire car ce sont de bons apôtres; elle avait reçu humblement la réprimande du Maître et ne s’en était pas offensée, elle ne s’était pas éloignée de Lui, mais au contraire elle s’était rendue plus humble, plus empressée, près du Maître qu’elle suit comme son ombre quand c’est possible, dont elle étudie les moindres expressions afin de pouvoir, quand c’est possible, prévenir ses désirs et Lui faire plaisir.

Et maintenant encore, la bonne et humble Salomé cherche à consoler le Maître, à apaiser le soupçon qui le fait souffrir, en disant:

“Tu vois? Il ne va pas loin. Il a jeté là son manteau et ne l’a pas repris. Il va aller à travers les prés exhaler son humeur… Jamais Judas n’irait en ville, sans être tout à fait en tenue…”

“Il y irait même nu s’il voulait y aller. Et en effet… Regarde! Viens ici!”

“Oh! Il cherche à ouvrir la grille! Mais elle est fermée! Il appelle un serviteur du rucher!”

Jésus crie à haute voix:

“Judas! Attends-moi! Je dois te parler” et il va s’éloigner.

“Par charité, Seigneur!! Je vais appeler Lazare… ta Mère… Ne va pas seul!’

Jésus, tout en marchant rapidement, se retourne un peu et dit:

“Je t’ordonne de ne pas le faire. Tais-toi, au contraire. Avec tout le monde. Si on me demande, je suis sorti avec Judas pour une course brève. Si les femmes disciples viennent, qu’elles attendent, je ne tarderai pas.”

Salomé ne réagit pas, comme ne réagit pas l’Iscariote. L’une près de la maison, l’autre près de l’enceinte, ils restent là où la volonté de Jésus les a arrêtés et le regardent: l’une s’éloigner, l’autre venir.

582.9 – “Ouvre la porte, Jonas. Je sors un moment avec mon disciple, et si tu restes à cet endroit ce n’est pas nécessaire que tu la refermes derrière nous. Je serai bientôt de retour” dit-il avec bonté au serviteur paysan qui était resté interdit avec la grosse clé dans les mains.

La petite porte, une lourde porte de fer, grince quand on l’ouvre comme grince la clé pour faire jouer la serrure.

“Porte qui s’ouvre rarement” dit le serviteur en souriant. “Hé! tu t’es rouillée! Quand on reste oisif, on se gâte… La rouille, la poussière.., les gamins… C’est comme pour nous quand nous ne travaillons pas autour de notre âme!”