“C’est moi qui l’ai enlevé à Nobé, car le pli était coupé. Mais j’ai donné à ton fils la partie que j’avais enlevée…” explique Élise.
“Oui, mais je m’en suis servi pour faire une corde à mon sac…”
“Pauvre fils! Comme il est nécessaire que nous soyons près d’eux!” dit Marie très Sainte qui répare le vêtement de je ne sais qui.
“Et pourtant, ici il faut de l’étoffe. Regardez. Les points ont fini de déchirer tout autour, et d’un mal déjà grand en est venu un irréparable; à moins que… l’on puisse trouver quelque chose qui remplace l’étoffe manquante. Alors… cela se verra encore… mais ce sera passable.”
“Tu m’as donné l’idée pour une parabole…” dit Jésus.
Et en même temps Judas dit:
“Je crois avoir au fond de mon sac un morceau d’étoffe de cette couleur. C’est le reste d’un vêtement qui était trop déteint pour que je le porte, je l’ai donné à un petit homme qui était tellement plus petit que moi, que nous avons dû en couper presque deux palmes. Si tu attends, je vais le chercher. Mais auparavant je voudrais entendre la parabole.”
“Que Dieu te bénisse. Écoute aussi. Pendant ce temps, je remets les cordons du vêtement de Jacques. Ils sont tout élimés.”
“Parle, Maître. Ensuite je ferai plaisir à Marie Salomé.”
567.3 – “Je parle. Je compare l’âme à une étoffe. Quand elle est infusée, elle est nouvelle, sans déchirure. Elle a seulement la tache originelle, mais elle n’a pas de blessures dans sa constitution, ni d’autres taches, ni de consomption. Puis, avec le temps, et à cause des vices qu’elle accueille, elle s’use jusqu’à se couper, elle se tache par ses imprudences, elle se déchire par ses désordres. Maintenant, quand elle est déchirée, il ne faut pas la ravauder maladroitement, ce qui serait la cause de déchirures plus nombreuses, mais il faut de patientes et de longues et parfaites reprises pour faire disparaître le plus possible la ruine qui s’est produite. Et si l’étoffe est trop déchirée, et même si elle est déchirée au point d’avoir perdu un morceau, on ne doit pas orgueilleusement prétendre supprimer la ruine par soi-même, mais aller trouver Celui que l’on sait pouvoir rendre l’âme de nouveau intègre parce qu’il Lui est permis de tout faire et parce que Lui peut tout faire. Je parle de Dieu, mon Père, et du Sauveur que je suis. Mais l’orgueil de l’homme est tel que, plus grande est la ruine de son âme, et plus il cherche à la rapiécer par des remèdes incomplets qui créent une infirmité de plus en plus grande.
Vous pourrez m’objecter qu’une déchirure se verra toujours. Marie Salomé l’a dit aussi. Oui, on verra toujours les blessures qu’une âme a subies, mais l’âme livre sa bataille et il s’ensuit donc qu’elle soit blessée, si nombreux sont les ennemis qui l’entourent. Mais personne ne peut dire, en voyant un homme couvert de cicatrices, qui sont les signes d’autant de nombreuses blessures reçues en combattant pour obtenir la victoire, personne ne peut dire: “Cet homme est immonde”. On dira au contraire: “Celui-ci est un héros. Voilà les marques empourprées de sa valeur”. Et on ne verra jamais un soldat éviter de se faire soigner par honte d’une glorieuse blessure, mais au contraire il ira trouver le médecin et lui dira avec un saint orgueil: “Voilà, j’ai combattu et j’ai vaincu.
Je ne me suis pas épargné, tu le vois. Maintenant remets-moi en état, pour que je sois prêt pour d’autres batailles et d’autres victoires”. Au contraire, celui qui a des plaies de maladies immondes, produites en lui par des vices indignes, celui-là a honte de ses plaies devant ses parents et ses amis, et même devant les médecins, et parfois il est si absolument stupide qu’il les tient cachées jusqu’à ce que leur puanteur les révèle. Mais alors, il est trop tard pour réparer.
Les humbles sont toujours sincères et même ce sont des valeureux qui n’ont pas à avoir honte des blessures reçues dans la lutte. Les orgueilleux sont toujours menteurs et lâches. À cause de leur orgueil, ils arrivent à la mort, faute de vouloir aller vers Celui qui peut les guérir et Lui dire: “Père, j’ai péché. Mais si tu veux, tu peux me guérir”. Nombreuses sont les âmes qui, à cause de l’orgueil de ne pas avoir à confesser une faute initiale, arrivent à la mort. Et alors, pour elles aussi, c’est trop tard. Elles ne réfléchissent pas que la miséricorde divine est plus puissante et plus vaste que toute gangrène, si puissante et si étendue qu’elle soit, et qu’elle peut tout guérir. Mais elles, les âmes des orgueilleux, quand elles s’aperçoivent qu’elles ont méprisé tout moyen de salut, tombent dans le désespoir, puisqu’elles sont sans Dieu, et en disant: “Il est trop tard”, elles se donnent la dernière mort, celle de la damnation.
567.4 – Et maintenant, Judas, va prendre ton étoffe…”
“J’y vais, mais elle ne m’a pas plu cette parabole. Je ne l’ai pas comprise.”
“Mais elle est si limpide! Je l’ai comprise, moi, qui suis une pauvre femme!” dit Marie Salomé.
“Et moi, pas. Autrefois tu en disais de plus belles. Maintenant… les abeilles… l’étoffe… les villes qui changent de nom… les âmes qui sont des barques… Des choses si pauvres et si confuses, qu’elles ne me plaisent plus et que je ne comprends pas… Mais maintenant, je vais prendre l’étoffe, car pratiquement je dis qu’elle est nécessaire, mais que ce sera toujours un vêtement abîmé”
Judas se lève et s’éloigne.
Marie a toujours plus incliné la tête sur son travail pendant que Judas parlait. Jeanne, au contraire, l’a levée en fixant l’imprudent d’un air indigné. Élise aussi l’a levée, mais ensuite elle a imité Marie, et de même Nikê.
Suzanne a écarquillé ses grands yeux, stupéfaite, et elle a regardé Jésus au lieu de l’apôtre, comme si elle se demandait pourquoi il ne réagissait pas. Aucune n’a parlé ni fait de gestes. Mais Marie Salomé et Marie d’Alphée, plus populaires, se sont regardées en hochant la tête et, Judas à peine parti, Marie Salomé dit:
“C’est lui qui a la tête mal en point!
“Oui, et c’est pour cela qu’il ne comprend rien, et je ne sais même pas si tu pourras la lui remettre en place. Si mon fils était ainsi, je la lui romprais complètement. Oui, comme je la lui ai faite pour qu’elle fût une tête de juste, ainsi je lui la romprais. Il vaut mieux avoir le visage balafré que le cœur!” dit Marie d’Alphée.
“Sois indulgente, Marie. Tu ne peux comparer tes enfants qui ont grandi dans une famille honnête, dans une ville comme Nazareth, avec cet homme” dit Jésus.
“Sa mère est bonne. Son père n’était pas mauvais, je l’ai entendu dire” réplique Marie d’Alphée.
“Oui, mais son cœur ne manquait pas d’orgueil. C’est pour cela qu’il a éloigné le fils de sa mère trop tôt, et qu’il a contribué, lui aussi, à développer l’hérédité morale, qu’il avait donnée à son fils, en l’envoyant à Jérusalem. Il est douloureux de le dire, mais certainement le Temple n’est pas un endroit où l’orgueil héréditaire soit susceptible de diminuer…” dit Jésus.