567.27 – Quelques minutes après Jean entre doucement et il reste un moment sur le seuil. Il est pâle comme un mort. Puis il court vers Jésus et l’embrasse en suppliant:
“Ne pleure pas, Maître! Ne pleure pas! Je t’aime aussi pour ce malheureux…”
Il le relève, l’embrasse, boit les pleurs de son Dieu et pleure à son tour. Jésus l’embrasse, et les deux têtes blondes, l’une près de l’autre, échangent larmes et baisers.
Mais Jésus se domine bientôt et il dit:
“Jean, par amour pour Moi, oublie tout cela. Je le veux.”
“Oui, mon Seigneur. J’essaierai de le faire. Mais Toi, ne souffre plus… Ah! Quelle douleur! Et il m’a fait pécher, mon Seigneur. J’ai menti. J’ai dû mentir car les femmes disciples sont revenues. Non, d’abord ceux de la femme. Ils te demandaient pour te bénir. Un garçon est né sans inconvénients. J’ai dit que tu étais retourné sur la montagne… Puis les femmes sont venues et j’ai recommencé de mentir en disant que tu étais parti et que peut-être tu étais à la maison où est né le garçon… Je n’ai rien trouvé d’autre à dire. J’étais tellement abasourdi! Ta Mère a vu que j’avais pleuré et elle m’a demandé: “Qu’as-tu, Jean?” Elle était agitée… Elle paraissait savoir. J’ai menti pour la troisième fois en disant: “Je me suis ému pour cette femme…” À quoi peut conduire le voisinage d’un pécheur! Au mensonge… Absous-moi, ô mon Jésus.”
“Sois en paix. Efface tout souvenir de cette heure. Rien. Rien n’est arrivé… Un rêve…”
“Mais ta douleur! Oh! comme tu es changé, Maître! Dis-moi ceci, ceci seulement: Judas s’est-il au moins repenti?”
“Et qui peut comprendre Judas, mon fils?”
“Aucun de nous. Mais Toi, si.”
Jésus ne répond que par de nouvelles larmes silencieuses sur son visage fatigué.
“Ah! Il ne s’est pas repenti!…”
Jean est terrifié.
“Où est-il maintenant? L’as-tu vu?”
“Oui. Il s’est montré à la terrasse, a regardé s’il y avait quelqu’un, et n’ayant vu que moi, qui étais assis angoissé sous le figuier, il est descendu en courant et il est sorti par le portillon du jardin. Et alors, moi, je suis venu…”
“Tu as bien fait. Remettons en place ici les sièges dérangés et prends l’amphore, qu’il n’y ait pas de traces…”
“Il a lutté avec Toi.”
“Non, Jean. Non.”
567.28 – “Tu es trop troublé, Maître, pour rester ici. Ta Mère comprendrait… et elle en aurait du chagrin.”
“C’est vrai. Sortons… Tu donneras la clef à la voisine. Je te précède sur les rives du torrent, vers le mont…”
Jésus sort et Jean reste pour remettre tout en ordre. Puis il sort à son tour. Il donne la clef à une femme qui a sa maison à côté et il s’enfuit en courant parmi les buissons de la rive pour qu’on ne le voie pas.
À une centaine de mètres de la maison, Jésus est assis sur un rocher. Il se tourne au bruit des pas de l’apôtre. Son visage blanchit dans la lumière du soir. Jean s’est assis par terre tout près de Lui, et il pose sa tête sur ses genoux, en levant son visage pour le regarder. Il voit qu’il y a encore des larmes sur les joues de Jésus.
“Oh! ne souffre plus! Ne souffre plus, Maître! Je ne puis te voir souffrir!”
“Et puis-je ne pas souffrir de cela? Ma plus grande douleur! Souviens-toi de cela, Jean: ce sera éternellement ma plus grande douleur! Tu ne peux encore tout comprendre… Ma plus grande douleur…”
Jésus est accablé, Jean le tient serré, en l’embrassant à la taille, angoissé de ne pouvoir le consoler.
Jésus lève la tête, ouvre ses yeux qu’il gardait clos pour retenir ses larmes, et il dit: “Rappelle-toi que nous sommes trois à savoir: le coupable, toi et Moi. Et que personne d’autre ne doit savoir.”
“Personne ne le saura de ma bouche Jean tiendra parole mais, bien plus tard, il fera allusion à cet épisode dans son évangile (Jean 12,6). . Mais comment a-t-il pu? Tant qu’il prenait de l’argent à la bourse commune… Mais à cela!… J’ai cru être fou quand je l’ai vu… Horreur!”
“Je t’ai dit d’oublier…”
“Je m’efforce, Maître. Mais c’est trop horrible…”
“C’est horrible, oui. Oh! Jean, Jean!” Et Jésus, embrassant le Préféré, penche sa tête sur son épaule et il pleure toute sa douleur. Les ombres, qui descendent rapidement dans ce bosquet, font disparaître dans leurs ténèbres les deux qui se tiennent embrassés.