560 – Dialogue dans la nuit, près de Goféna, avec Joseph d’Arimathie, Nicodème et Manahen
23 janvier 1947
Le jeudi 23 janvier 1947.
560.1 – C’est un chemin bien difficile que celui pris par Manahen pour conduire Jésus à l’endroit où on l’attend. Un chemin de montagne, étroit, couvert de pierres, dans le maquis et les bois. La lumière très claire de la lune à son premier quartier arrive difficilement à traverser l’enchevêtrement des branches et parfois disparaît tout à fait et Manahen y supplée avec des torches qu’il a préparées et emportées avec lui en bandoulière comme des armes sous son manteau. Lui devant, suivi de Jésus, ils avancent en silence dans le grand silence de la nuit. Deux ou trois fois un animal sauvage, en courant à travers les bois, imite un bruit de pas qui fait arrêter Manahen aux aguets. Mais à part cela, rien ne vient troubler la marche déjà si fatigante.
“Voici, Maître, là se trouve Goféna. Maintenant nous tournons, je compterai trois cent pas et je serai aux grottes où ils nous attendent depuis le coucher du soleil. Le chemin t’a paru long? Et pourtant nous sommes allés par des raccourcis qui, je crois, respectent la distance légale.” La distance légale est de 1.100 m (2.000 coudées ou 6 stades).
Jésus fait un geste comme pour dire:
“On ne pouvait pas faire autrement.”
Manahen ne parle plus, attentif à compter les pas. Maintenant ils sont dans un couloir rocheux et nu, ressemblant à une caverne qui monte entre les parois de la montagne qui se touchent presque. On dirait une fracture produite par quelque cataclysme, tant elle est étrange: un énorme coup de couteau dans la masse de la montagne qui l’aurait coupée sur un bon tiers à partir du sommet. Au-dessus, là-haut, au-delà des parois perpendiculaires, au-delà de l’agitation bruyante des arbres qui ont poussé sur les bords de l’énorme entaille, resplendissent les étoiles, mais la lumière de la lune ne descend pas ici, dans ce gouffre. La lumière fumeuse de la torche réveille des oiseaux de proie qui crient en agitant leurs ailes sur les bords de leurs nids au milieu des crevasses.
560.2 – Manahen dit: “Voilà!” et à l’intérieur d’une fente de la paroi rocheuse, il jette un cri qui ressemble à la plainte d’un gros hibou.
Venant du fond, une lueur rougeâtre s’avance par un autre corridor rocheux, qui pourtant est fermé en haut. Joseph survient:
“Le Maître?” demande-t-il car il ne voit pas Jésus qui est un peu en arrière.
“Je suis ici, Joseph. Paix à toi.”
“À Toi, la paix. Viens! Venez. Nous avons fait du feu pour voir les serpents et les scorpions et pour mettre en fuite le froid. Je vous précède.”
Il se retourne, et par les détours du sentier dans les entrailles de la montagne, il les conduit vers un endroit éclairé par des flammes. Là, près du feu, se trouve Nicodème qui jette des branches de genévrier sur le feu. Le genévrier de Phénicie (Juniperus phoenicea) est un arbuste à feuille persistante qui pousse dans les rocailles, les maquis, surtout sur sol calcaire. On le rencontre sur tout le bassin méditerranéen.
560.3 – “Paix à toi aussi, Nicodème. Me voici parmi vous. Parlez.”
“Maître, personne ne s’est aperçu de ta venue?”
“Et qui donc, Nicodème?”
“Mais tes disciples ne sont pas avec Toi?”
“Avec Moi se trouvent Jean et Judas de Simon. Les autres évangélisent depuis le lendemain du sabbat jusqu’au crépuscule du vendredi. Mais j’ai quitté la maison avant sexte en disant que l’on ne m’attende pas avant l’aube du lendemain du sabbat. Et désormais ils sont habitués à mes absences de plusieurs heures pour que cela donne des soupçons à quelqu’un. Soyez donc tranquilles. Nous avons tout le temps de parler sans aucune crainte d’être surpris. Ici… le lieu est commode.”
“Oui. Une tanière de serpents et de vautours… et de larrons à la belle saison, quand ces montagnes sont remplies de troupeaux. Mais maintenant les larrons préfèrent d’autres lieux où ils tombent plus rapidement sur les bercails et les caravanes. Nous regrettons de t’avoir amené jusqu’ici, mais de cet endroit nous pourrons repartir par des chemins différents sans attirer l’attention de personne. Car, Maître, là où il soupçonne de l’amour pour Toi, le Sanhédrin fixe son attention.”
“Voilà, sur ce point je suis en désaccord avec Joseph. Il me semble à moi que maintenant c’est nous qui voyons des ombres où il n’y en a pas. Il me semble encore que depuis quelques jours la chose s’est beaucoup apaisée…” dit Nicodème.
“Tu te trompes, mon ami. C’est moi qui te le dis. La chose s’est apaisée en ce qu’ils ne s’efforcent plus de rechercher le Maître, car ils savent désormais où il se trouve. Aussi c’est Lui et non pas nous qu’ils surveillent. À cause de cela, j’ai recommandé de ne dire à personne que nous nous serions rencontrés, pour qu’il n’y ait personne de prêt… à quoique ce soit” dit Joseph.
560.4 – “Je ne crois pas que ceux d’Éphraïm…” objecte Manahen.
“Pas ceux d’Éphraïm ni personne de Samarie. Seulement pour agir différemment de ce que nous faisons de l’autre côté…”
“Non, Joseph. Pas pour cela. Mais parce qu’ils n’ont pas, dans leur cœur, ce serpent maléfique que vous avez. Eux ne craignent pas d’être dépouillés d’aucune prérogative.