Les douze lèvent la tête. Ce sont douze visages affligés ou du moins en désarroi qui se tournent vers le visage tranquille de Jésus. Un unique “Oh!” sort des douze bouches. Et l’exclamation de tous est suivie de la réponse de Pierre qui parle au nom de tous: “Maître, tu le sais que tu es toujours pour nous le Maître, mais c’est que depuis hier nous sommes comme quelqu’un qui a reçu un gros coup sur la tête. Tout nous semble être un rêve. Et Toi, nous voyons et nous savons que c’est bien Toi, mais tu nous sembles… déjà comme lointain. Elle nous est restée un peu cette impression du moment où tu as parlé avec ton Père Cf. EMV 548.9. avant d’appeler Lazare et du moment où tu l’as tiré de là, ainsi lié, par le seul moyen de ta volonté, et où tu l’as rendu vivant par la seule force de ta puissance. Tu nous fais presque peur. Je parle pour moi… mais je crois qu’il en est ainsi pour tous… Maintenant ensuite… Nous… Ce départ… si rapide et si mystérieux!”
“Avez-vous une double peur? Sentez-vous le danger plus menaçant? N’avez-vous pas, sentez-vous de ne pas avoir la force d’affronter et de surmonter les dernières épreuves? Dites-le avec la plus grande liberté. Nous sommes encore en Judée. Nous sommes près des routes basses pour la Galilée. Chacun peut s’en aller s’il le veut, et partir à temps pour ne pas être en butte à la haine du Sanhédrin…”
Les apôtres sont remués par ces paroles. Ceux qui étaient presque allongés sur l’herbe attiédie par le soleil s’assoient; les autres qui étaient assis, se lèvent.
Jésus poursuit:
“C’est qu’à partir d’aujourd’hui je suis le Persécuté légal. Sachez-le. À cette heure, on va lire dans les cinq cents et plus synagogues de Jérusalem et dans celles des villes qui ont pu recevoir le décret émis hier à sexte Cf. EMV 549.15. , que je suis le grand pécheur et que quiconque sait où je suis a le devoir de me dénoncer au Sanhédrin pour que je sois arrêté…”
Les apôtres crient comme s’ils le voyaient déjà pris. Jean s’attache à son cou en gémissant:
“Ah! je l’ai toujours prévu!”
Il sanglote très fort. Certains s’emportent contre le Sanhédrin, d’autres invoquent la justice divine, d’autres pleurent, d’autres restent comme des statues.
“Taisez-vous.
551.6 - Écoutez. Je ne vous ai jamais trompés. Je vous ai toujours dit la vérité. Quand je l’ai pu, je vous ai défendus et protégés. Votre présence près de Moi m’a été agréable comme celle des fils. Je ne vous ai pas caché non plus ma dernière heure… mes dangers… ma passion. Mais c’étaient des choses qui me concernaient exclusivement. Maintenant ce sont vos dangers, votre sécurité, celle de vos familles qu’il faut considérer. Je vous prie de le faire. Avec une liberté absolue. Ne les considérez pas à travers l’amour que vous avez pour Moi, à travers le choix que j’ai fait de vous. Supposez, puisque je vous délie de toute obligation envers Dieu et son Christ, supposez que nous venons de nous rencontrer ici pour la première fois et que vous, après m’avoir écouté, vous mesurez s’il vous convient ou non de suivre l’Inconnu dont les paroles vous ont impressionnés. Imaginez que vous m’entendez et me voyez pour la première fois et que je vous dise: “Faites attention que je suis persécuté et haï, et que celui qui m’aime et me suit est persécuté et haï comme Moi, dans sa personne, dans ses intérêts, dans ses affections. Faites attention que la persécution peut se terminer même par la mort et la confiscation des biens de famille”. Réfléchissez, décidez. Et je vous aimerai pareillement, même si vous me dites: “Maître, je ne peux plus venir avec Toi”. Vous vous attristez? Non, vous ne devez pas. Nous sommes de bons amis qui décidons avec la paix et avec l’amour ce qu’il y a à faire, avec une compassion réciproque. Moi, je ne puis vous laisser aller au-devant de l’avenir sans vous faire réfléchir. Je ne vous mésestime pas.
Je vous aime tous, mais je suis le Maître. Il est évident que le Maître connaît ses disciples. Je suis le Pasteur et il est évident que le Pasteur connaît ses agneaux. Je sais que mes disciples, amenés à une épreuve sans y être préparés suffisamment non seulement dans la sagesse qui vient du Maître, et qui est donc bonne et parfaite, mais aussi dans la réflexion qui doit venir d’eux, pourraient faillir ou du moins ne pas triompher comme des athlètes dans un stade.
Se mesureret mesurer est une sage mesure, toujours. Dans les petites choses et dans les grandes. Moi, Pasteur, je dois dire à mes agneaux: “Voilà que maintenant je m’avance dans un pays de loups et de vautours. Avez-vous la force d’aller parmi eux?” Je pourrais aussi vous dire déjà qui n’aura pas la force de supporter l’épreuve, bien que je puisse vous rassurer et vous assurer qu’aucun de vous ne tombera de la main des bourreaux qui sacrifieront l’Agneau de Dieu.
Ma capture est d’une telle valeur qu’elle leur suffira… Pourtant je vous dis: “Réfléchissez”. Autrefois, je vous disais: “Ne craignez pas ceux qui tuent” Matthieu 10,28 – Luc 12,4 . Je vous disais: “Celui qui, après avoir mis la main à la charrue, se retourne pour considérer le passé et ce qu’il pourrait perdre ou acquérir, n’est pas apte à ma mission Luc 9,62. ”. Mais c’étaient des règles pour vous donner la mesure de ce que c’était que d’être mes disciples, et des règles pour l’avenir qui viendra quand je ne serai plus le Maître, mais que seront maîtres mes fidèles. Elles vous étaient données pour vous donner une âme forte. Mais même cette force, qu’il est indéniable que vous ayez atteinte par rapport au rien que vous étiez — je parle de votre esprit — est encore trop peu par rapport à la grandeur de l’épreuve. Oh! ne pensez pas en votre cœur: “Le Maître est scandalisé par nous!” Je ne suis pas scandalisé. Je vous dis même que vous ne devez pas et ne devrez pas vous scandaliser de votre faiblesse. Dans tous les temps à venir, parmi les membres de mon Église, aussi bien agneaux que pasteurs, il y aura des personnes qui seront au-dessous de la grandeur de leur mission. Il y aura des époques où des pasteurs idolâtres et des fidèles idolâtres ne seront plus des vrais pasteurs et des vrais fidèles. Époques d’éclipse de l’esprit de foi dans le monde, mais une éclipse n’est pas la mort d’un astre. C’est uniquement un obscurcissement momentané plus ou moins partiel de l’astre. Après, sa beauté réapparaît et semble plus lumineuse. Ainsi en sera-t-il de mon Bercail. Je vous dis: “Réfléchissez”. Je vous le dis comme Maître, comme Pasteur et Ami. Je vous laisse discuter entre vous en toute liberté. Je vais là-bas, dans ce bosquet, pour prier. Un par un, vous viendrez me dire votre pensée, et Moi je bénirai votre sincère honnêteté, quelle qu’elle soit. Et je vous aimerai pour ce que déjà jusqu’ici vous m’avez donné. Adieu.”
Il se lève et s’en va.
551.7 - Les apôtres sont abasourdis, perplexes, remués. Au début, ils ne savent même plus parler. Puis Pierre le premier dit:
“Que m’engloutisse l’enfer, si moi je veux le quitter! Je suis sûr de moi. Même s’il venait contre moi tous les démons qui sont dans la Géhenne, avec le Léviathan en tête, je ne m’écarterais pas de Lui par peur!”
“Et moi non plus. Dois-je être inférieur à mes filles, moi?” dit Philippe.
“Moi, je suis sûr qu’ils ne Lui feront rien, dit l’Iscariote avec effronterie. Le Sanhédrin menace, mais il le fait pour se persuader qu’il existe encore. Il le sait tout le premier qu’il n’est rien si Rome n’y consent. Ses condamnations! C’est Rome qui condamne.”
“Mais pour les choses religieuses, il est encore le Sanhédrin” observe André.
“Tu as peut-être peur, mon frère? Fais attention qu’il n’y a jamais eu de poltrons dans la famille” avertit Pierre en le menaçant, car il se sent en son cœur un esprit très belliqueux.
“Je n’ai pas peur, et j’espère pouvoir le montrer. Mais je dis ma pensée à Judas.”
“Tu as raison. Mais l’erreur du Sanhédrin c’est de vouloir se servir de l’arme politique pour ne pas vouloir dire et ne pas vouloir s’entendre dire qu’ils ont levé la main sur le Christ. Je le sais avec certitude. Ils voudraient, ou plutôt ils auraient voulu faire tomber le Christ dans le péché afin d’en faire un objet de mépris pour la foule. Mais le tuer! Eux! Eh! Non! Ils ont peur! Une peur qu’on ne peut comparer à une peur humaine, car c’est une peur d’âme. Ils le savent bien, eux, que Lui est le Messie! Ils le savent. Et ils le savent si bien, qu’ils se rendent compte que pour eux c’est fini, parce qu’arrive le temps nouveau. Et ils veulent l’abattre. Mais l’abattre, eux!? Non. Aussi ils cherchent une raison politique pour que ce soit le Proconsul, pour que ce soit Rome qui l’abatte. Mais le Christ ne nuit pas à Rome, et Rome ne Lui nuira pas. Et le Sanhédrin hurle en vain.”
“Alors, tu restes avec Lui?”
“Mais certainement. Plus que tous!”
“Moi, je n’ai rien à perdre ou à gagner en restant ou en partant. J’ai seulement le devoir de l’aimer. Et je le ferai” dit le Zélote.