538.5 – Jean est content. Il se parle à lui-même:
“Au moins… j’entendrai… et… Ou nous mourons ensemble, ou je le sauve.” Puis il soupire et il dit: “Et il est né ainsi. Et il vient ici pour pleurer sa douleur… Et… Ah! Dieu éternel! Sauve ton Christ! Mon cœur tremble, ô Dieu Très-Haut, car Lui s’isole toujours avant de grandes œuvres… Et quelle grande œuvre peut-il faire, sinon se manifester comme le Roi Messie? Oh! toutes ses paroles sont en mon intérieur… Je suis un sot enfant et je comprends peu. Tous nous comprenons peu, ô notre éternel Père! Mais moi, j’ai peur. J’ai peur! Car Lui parle de mort, et de mort pénible et de trahison et de choses horribles… J’ai peur! J’ai peur, mon Dieu! Fortifie mon cœur, Seigneur éternel. Fortifie mon cœur de pauvre enfant comme certainement tu fortifies celui de ton Fils pour les événements à venir… Oh! moi je le sens! Il est venu ici pour cela, pour t’entendre plus que jamais, et se fortifier dans ton amour. Moi, je l’imite, Ô Père très Saint! Aime-moi et fais que moi je t’aime pour avoir la force de tout souffrir sans lâcheté pour réconforter ton Fils.”
Jean prie longuement, debout, les bras levés, à la lumière tremblante des deux branches qu’il a allumées sur le foyer primitif. Il prie jusqu’à ce qu’il voie que le feu va s’éteindre. Puis il monte dans la large mangeoire et s’accroupit dans le foin.
Ce n’est plus qu’une ombre dans l’ombre, enveloppé comme il l’est dans son manteau foncé, et la caverne enveloppée comme elle l’est dans les ténèbres. Jusqu’au moment où un premier rayon de la lune pénètre par l’ouverture tournée vers l’orient, pour dire que c’est la nuit profonde. Mais Jean, fatigué, s’est endormi. Sa respiration et le léger bruissement du ruisseau sont les seuls bruits en cette nuit de décembre.
En haut le ciel, sur lequel flottent des nuages légers comme des voiles que la lune heurte, semble parcouru tout entier par des troupes angéliques… Mais il n’y a pas de chants angéliques pourtant. Par intervalles, dans les ruines, se répondent les “hou! hou! hou!” lamentables des oiseaux de nuit, et parfois ils se terminent par cet espèce de rire de sorcière particulier aux chouettes et, de loin, arrive une plainte qui ressemble à un ululement. Un chien enfermé dans un bercail et qui jappe à la lune, ou bien un loup auquel le vent apporte l’odeur d’une proie et qui se bat les flancs avec sa queue et ulule de désir sans oser approcher des étables bien gardées? Je ne sais.
538.6 – Puis voici des voix et des bruits de pas et une lumière rougeâtre qui tremble dans les ruines. Et voilà, l’un derrière l’autre, les disciples bergers Matthias, Jean, Lévi, Joseph, Daniel, Benjamin, Élie, Siméon. Matthias tient élevée une branche allumée pour éclairer la route. Mais celui qui court en avant, c’est Lévi et, le premier, il passe la tête à l’intérieur de la grotte de Jésus. Tout de suite il se retourne et fait signe de s’arrêter et de se taire et il regarde encore… et puis, en déplaçant sa main droite en arrière, il fait signe aux autres de venir et il s’écarte, en gardant un doigt sur les lèvres pour dire de garder le silence, pour laisser la place aux autres qui, l’un après l’autre, regardent et se retirent tout émus comme Lévi.
“Que faisons-nous?” dit Élie dans un murmure.
“Nous restons ici à le contempler” dit Joseph.
“Non. Il n’est permis à personne de violer les secrets spirituels des âmes. Retirons-nous” dit Matthias.
“Tu as raison. Entrons dans l’étable à côté, nous serons encore ici et près de Lui” dit Lévi.
“Allons-y” disent-ils. Mais avant de s’éloigner, ils regardent encore une fois, à la dérobée, à l’intérieur de la grotte de la Nativité et puis ils se retirent, émus, en cherchant à ne pas faire de bruit.
Mais quand ils sont sur le seuil de l’étable voisine, ils entendent le ronflement de Jean.
“Il y a quelqu’un” dit Matthias en s’arrêtant.
“Qu’est-ce que cela fait? Entrons, nous aussi. Comme s’est réfugié ici quelque mendiant, car c’est certainement un mendiant, de même nous pouvons nous y réfugier” réplique Benjamin.
Ils entrent en tenant haut la branche allumée. Jean tout pelotonné sur son lit improvisé et incommode, le visage caché par ses cheveux et son manteau, continue de dormir. Ils s’approchent doucement dans l’intention de s’asseoir sur la paille étendue près de la crèche, mais en le faisant Daniel jette un coup d’œil plus attentif sur le dormeur, et il le reconnaît. Il dit:
“C’est l’apôtre du Seigneur, Jean de Zébédée. Ils se sont réfugiés ici pour prier… et le sommeil a vaincu l’apôtre… Retirons-nous. Il pourrait se trouver humilié de se savoir découvert endormi au lieu que livré à la prière…”
538.7 – Ils reviennent dehors et à regret ils entrent dans le refuge qui suit celui-là. Et même Siméon s’en plaint:
“Pourquoi ne pas rester sur le seuil de sa grotte, et le regarder de temps en temps? Nous sommes restés pendant tant d’années sous la rosée et la lumière des étoiles pour veiller les agneaux, et pour l’Agneau de Dieu, nous ne le ferions pas? Nous en avons bien le droit, nous qui l’avons adoré pendant son premier sommeil!”
“Tu as raison comme homme et comme adorateur de l’Homme-Dieu. Mais qu’as-tu vu, en regardant ici à l’intérieur? L’Homme, peut-être? Non. Nous, sans le vouloir, nous avons franchi le seuil infranchissable après avoir écarté le triple voile étendu pour protéger le mystère, et nous avons vu ce que le Grand Prêtre lui-même ne voit pas en entrant dans le Saint des Saints. Nous avons vu les amours ineffables de Dieu avec Dieu. Il ne nous est pas permis de les épier encore. La puissance de Dieu pourrait punir nos pupilles audacieuses qui ont vu l’extase du Fils de Dieu. Oh! soyons contents de ce que nous avons eu! Nous voulions venir ici pour passer la nuit en prière avant de nous éloigner pour notre mission. Prier et nous rappeler la nuit lointaine… Nous avons au contraire contemplé l’amour de Dieu! Oh! Il nous a vraiment beaucoup aimé l’Éternel en nous donnant la joie de la contemplation du Tout-Petit et celle de souffrir pour Lui, et celle de l’annoncer au monde comme disciples de l’Enfant-Dieu et de l’Homme-Dieu! Maintenant Il nous a accordé aussi ce mystère… Bénissons le Très-Haut et ne désirons pas davantage!” dit Matthias.
J’ai l’impression qu’il a le plus d’autorité parmi les bergers pour sa sagesse et sa justice.
“Tu as raison. Dieu nous a beaucoup aimés. Nous ne devons pas exiger davantage.
538.8 – Samuel, Joseph, et Jonathan n’ont eu que la joie d’adorer le Tout-Petit et de souffrir pour Lui Jonathan et Isaac sont les bergers absents. Samuel, Joseph (père de Joseph qui est présent) et Jonas, sont les bergers décédés. . Jonas est mort sans pouvoir le suivre. Isaac lui-même n’est pas ici pour voir ce que nous avons vu. Et s’il y a quelqu’un qui le mérite, c’est Isaac qui s’est consumé pour l’annoncer” dit Jean.
“C’est vrai! C’est vrai! Comme Isaac aurait été heureux de voir cela! Mais nous le lui dirons” dit Daniel.
“Oui. Mettons tout dans notre cœur pour le lui dire” dit Élie.
“Et aux autres disciples et fidèles!” s’écrie Benjamin.