“Non, pas aux autres. Et pas par égoïsme, mais par prudence et par respect pour le mystère. Si Dieu le veut, l’heure viendra où nous pourrons le dire. Pour l’instant nous devons savoir nous taire, dit encore Matthias et, s’adressant à Siméon: Tu as été comme moi disciple de Jean. Rappelle-toi comme il nous instruisait en matière de prudence sur les choses saintes:

“Si un jour Dieu, comme déjà Il vous a comblés de bienfaits, vous comble encore de dons extraordinaires, que cela ne vous rende pas des bavards ivres. Rappelez-vous que Dieu se manifeste aux esprits, qui sont enfermés dans la chair car ce sont des gemmes célestes qui ne doivent pas être exposées aux souillures du monde. Soyez saints dans vos membres et vos sens pour savoir freiner toute poussée charnelle. En vos yeux comme en vos oreilles, en votre langue comme en vos mains. Et saints dans votre pensée pour savoir freiner l’orgueil de faire savoir ce que vous avez. Car les sens et les organes et l’intelligence doivent servir et non pas régner. Servir l’esprit, ne pas régner sur l’esprit. Ils doivent protéger l’esprit, non pas le troubler. Par conséquent sur les mystères de Dieu en vous, sauf un ordre explicite, mettez le sceau de votre prudence, comme l’esprit a celui de son emprisonnement temporaire dans la chair.

Ce seraient des choses tout à fait inutiles, mauvaises et dangereuses que la chair et l’intelligence, si elles ne servaient pas à donner du mérite par l’affliction que nous leur donnons pour répondre aux excitations qu’ils nous donnent, et si elles ne servaient pas à servir de temple pour l’autel sur lequel plane la gloire de Dieu: notre esprit”. Vous vous le rappelez? Toi, Jean et toi, Siméon? J’espère que oui, car si vous ne vous rappeliez pas les paroles de notre premier maître, vraiment il serait mort pour vous. Un maître vit tant que sa doctrine vit dans ses disciples. Et si ensuite il est remplacé par un maître plus grand, et pour les disciples de Jésus, par le Maître des maîtres, il n’est jamais permis d’oublier les paroles du premier, qui nous ont préparés à comprendre et à aimer avec sagesse l’Agneau de Dieu.”

“C’est vrai. Tu parles avec sagesse. Nous t’obéirons.”

538.9 – “Mais comme il est pénible, fatigant, résister alors que l’on est ainsi tout près de Lui, de ne pas le regarder encore une fois! Sera-t-il encore comme il était?” demande Siméon.

“Qui sait! Comme son visage resplendissait!”

“Plus que la lune par une nuit sereine!”

“II y avait sur sa bouche un sourire divin…”

“Et de ses pupilles sortait une larme divine…”

“Il ne disait pas de paroles mais, en Lui, tout était prière.”

“Qu’aura-t-il donc vu?”

“L’Éternel son Père. En doutes-tu? Il n’y a que cette vue pour donner cet aspect. Et, que dis-je? Plutôt que de le voir, Il était avec Lui, en Lui! Le Verbe avec la Pensée! Et ils s’aimaient!… Ah …!” dit Lévi qui parait en extase lui aussi.

“C’est bien pour cela que je disais qu’il ne nous est pas permis de rester ici. Considérez qu’il n’a pas même voulu son apôtre avec Lui…”

“C’est vrai! Maître saint! Il en a besoin, plus qu’une terre desséchée n’a besoin d’eau, d’être inondé par l’amour de Dieu! Si grande est la haine autour de Lui …!”

“Mais aussi si grand est l’amour. Moi je voudrais… Oui, je le fais! Le Très-Haut est ici présent. Je m’offre et je dis:

“Seigneur, Dieu Très-Haut, Dieu et Père de ton peuple, qui acceptes et consacres les cœurs et les autels et immoles les victimes qui te sont agréables, que ta volonté descende comme un feu et me consume comme victime avec le Christ, comme le Christ et par le Christ, ton Fils et ton Messie, mon Dieu et Maître. C’est à Toi que je me recommande. Exauce ma prière”.

Et Matthias, qui a prié debout, les bras levés, revient s’asseoir sur le tas de branchages qui leur sert de siège.

538.10 – La lune cesse d’éclairer la caverne, car elle tourne vers l’occident. Son éclat se répand encore sur la campagne, mais elle n’est plus ici à l’intérieur, et ainsi les visages et les choses disparaissent dans une seule ombre. Les paroles aussi se font plus rares et les voix plus amorties. Jusqu’au moment où la somnolence triomphe de la bonne volonté et il n’y a plus que des paroles détachées, parfois sans réponses… Le froid, qui se fait piquant vers l’aube, est un stimulant contre le sommeil, et ils se relèvent, allument des branches, réchauffent leurs membres engourdis…

“Comment va-t-il faire, Lui, qui certainement ne pense pas au feu?” dit Lévi qui claque presque des dents.

“Et aura-t-il au moins de la nourriture?” demande Élie qui ajoute: “Maintenant nous n’avons plus que notre amour et un peu de vivres misérables… et c’est le sabbat, aujourd’hui…”

“Sais-tu? Nous mettons toute notre nourriture sur le seuil de la grotte et puis nous partons. Nous pourrons trouver toujours un pain avant le soir chez Rachel ou chez Eliscià. Et nous serons la providence de la Providence, du Fils de Celui qui a pourvu à tout pour nous” propose Joseph.

“Oui, oui. Faisons une belle flambée pour y voir clair et nous bien réchauffer, et puis portons tout là-bas et nous nous éloignerons avant qu’avec l’aube Lui ou l’apôtre sorte et nous voie.”

À la lueur du feu, ils ouvrent leurs sacs et en tirent du pain, des fromages secs, quelques pommes. Puis ils prennent une charge de bois et sortent sans bruit pendant que Matthias les éclaire avec une branche tirée du feu. Ils mettent exactement tout au dehors de l’entrée de la grotte, le bois par terre et, par-dessus, le pain et les autres aliments. Puis ils se retirent, repassent le ruisseau, l’un derrière l’autre, et ils s’en vont au début d’une première clarté silencieuse de l’aube qu’un chant de coq déchire tout à coup.