Il les bénit alors que la lèpre s’efface de leurs corps comme fond au soleil une légère couche de neige. Et Jésus s’en va en toute hâte, suivi par les bénédictions des miraculés qui de leur terre-plein tendent leurs bras en une étreinte plus vraie que si elle était réellement donnée.

536.7 – Ils reviennent sur le chemin pour Béthanie, qui suit le cours du Cédron qui fait une courbe à angle aigu, après une centaine de pas de Siloan. Mais une fois dépassé le tournant, on peut voir l’autre partie de la route qui continue pour Béthanie et voilà, tout seul, marchant rapidement, Judas de Kérioth.

“Mais c’est Judas!” s’écrie le Thaddée qui le voit le premier.

“Pourquoi ici? Seul? Ohé! Judas!” crie Pierre.

Judas se retourne tout d’un coup. Il est pâle, presque verdâtre. Pierre le lui dit:

“Tu as vu le démon, que tu es de la couleur des laitues?”

“Que fais-tu ici, Judas? Pourquoi as-tu quitté les compagnons?” demande en même temps Jésus.

Judas a déjà repris possession de lui-même. Il dit:

“J’étais avec eux, j’ai rencontré quelqu’un qui avait des nouvelles de ma mère. Regarde…” et il fouille dans sa ceinture. De la main il se frappe le front en disant: “Je l’ai laissée chez cet homme! Je voulais te faire lire la lettre… Ou bien je l’ai perdue en route… Elle n’est pas très bien, et même elle a été malade… Mais voilà les compagnons… Ils se sont arrêtés. Ils t’ont vu… Maître, je suis bouleversé…”

“Je le vois.”

“Maître… voici les bourses. J’en ai fait deux pour… pour ne pas attirer l’attention… J’étais seul…”

Les apôtres Barthélemy, Philippe, Matthieu, Simon et Jacques de Zébédée sont un peu gênés, ils s’approchent de Jésus affectueusement, mais avec la conscience d’avoir failli.

Jésus les regarde et dit:

“Ne le faites plus. Il n’est jamais bon pour vous de vous séparer. Si je vous dis de ne pas le faire, c’est parce que je sais que vous avez besoin de vous soutenir mutuellement. Vous n’êtes pas assez forts pour pouvoir agir seuls. Unis, l’un freine ou soutient l’autre. Divisés…”

“C’est moi, Maître, qui ai donné le mauvais conseil, parce que nous nous sommes souvenus ensuite que tu avais dit de ne pas nous séparer, d’aller tous ensemble à Béthanie, et Judas s’en était allé pour un juste motif, et nous n’avons pas songé à aller avec lui. Pardonne-moi, Seigneur” dit Barthélemy avec humilité et franchise.

“Bien sûr que je vous pardonne. Mais je vous le répète: ne le faites plus. Réfléchissez qu’obéir sauve toujours au moins d’un péché: celui de présumer d’être capable d’agir par soi-même. Vous ne savez pas combien le démon tourne autour de vous afin de saisir tous les motifs pour vous faire pécher, et vous faire nuire à votre Maître qui est déjà tellement persécuté. Ce sont des temps de plus en plus difficiles pour Moi et pour l’organisme que je suis venu former. C’est pourquoi il faut beaucoup de précautions pour éviter qu’il soit, je ne dis pas blessé et tué, car il ne le sera jamais plus jusqu’à la fin des siècles, mais couvert de boue. Ses adversaires vous regardent attentivement, ne vous perdent jamais de vue, de même qu’ils pèsent tous mes actes et toutes mes paroles, et cela pour avoir de quoi dénigrer. Si vous vous montrez querelleurs, divisés, imparfaits de quelque manière, même pour des choses de peu d’importante, eux rassemblent et manipulent ce que vous avez fait et le lancent comme de la boue et une accusation contre Moi et mon Église qui est en train de se former. Vous le voyez! Je ne vous fais pas de reproches, mais je vous donne des conseils. Pour votre bien. Oh! ne savez-vous pas, mes amis, que même les choses les meilleures, ils les manipuleront et les présenteront pour pouvoir m’accuser avec un semblant de justice? Allons, donc. À l’avenir, soyez plus obéissants et plus prudents.”

Les apôtres sont tout émus par la douceur de Jésus. Judas de Kériot ne cesse de changer de couleur. Il reste humblement, un peu en arrière de tous, jusqu’à ce que Pierre lui dise:

“Que fais-tu là? Tu n’as pas plus de torts que les autres. Viens donc en avant avec les autres”

536.8 – Et il est bien forcé d’obéir.

Ils marchent rapidement car, bien qu’il y ait du soleil, il y a une bise qui les invite à marcher pour se réchauffer. Et ils ont déjà fait un bout de chemin quand Nathanaël, qui a froid et le dit en s’emmitouflant plus que jamais dans son manteau, remarque que Jésus n’a que son seul vêtement:

“Maître, mais qu’en as-tu fait de ton manteau?”

“Je l’ai donné à une lépreuse. Nous avons guéri et consolé sept lépreux.”

“Mais tu dois avoir froid! Prends le mien” dit le Zélote, en ajoutant: “Dans les tombeaux glacials je me suis habitué au vent d’hiver.”

“Non, Simon. Regarde! Là, c’est déjà Béthanie. Nous serons bientôt dans la maison, et je n’ai pas du tout froid. J’ai eu aujourd’hui beaucoup de joie spirituelle et elle est plus confortable qu’un chaud manteau.”

“Frère, tu nous donnes des mérites que nous n’avons pas. C’est Toi, pas nous, qui as guéri et consolé…” dit le Thaddée.