“Mort? Tu l’as tué? Horreur! Pourquoi t’ai-je dit où il était!…”
“Moi, je n’ai tué personne. Je n’ai pas bougé de Jérusalem. Il y a tant de manières de mourir. Tu es étonné qu’un vieillard, et un vieillard qui s’en va exiger de l’argent soit tué? Du reste… c’est sa faute. S’il était resté tranquille, s’il n’avait pas eu des yeux et des oreilles et une langue pour voir, écouter, et faire des reproches, il serait encore honoré et servi dans la maison de son fils…” dit Simon avec une lenteur exaspérante.
“En somme… tu l’as fait tuer? Parricide!”
“Tu es fou: le vieux a été frappé, il est tombé, sa tête a heurté, il est mort. Un accident, un simple accident. Cela a été mauvais pour lui d’exiger de l’argent d’un malandrin…”
“Je te connais, Simon. Et je ne puis croire… Tu es un assassin…”
Judas en est tout interdit.
L’autre lui rit au nez en répétant:
“Et toi, tu délires. Tu vois un crime où il n’y a qu’un malheur. Je l’ai appris seulement avant-hier et j’ai pris des mesures, pour tirer vengeance et lui rendre honneur.
Mais, si j’ai pu honorer le cadavre, je n’ai pas pu prendre l’assassin. Quelque voleur certainement, descendu de l’Hadomim pour étaler sur les marchés le produit de ses vols… Qui peut maintenant le prendre?”
“Je ne crois pas… Je ne crois pas… Je pars! Je pars! Laissez-moi aller!… Vous êtes… pires que des chacals… Je pars! Je pars!”
Et il ramasse son manteau qui était tombé et il va sortir.
535.12 – Mais Chanania le saisit de sa main de rapace:
“Et la femme? Où est la femme Qu’a-t-elle dit? Qu’a-t-elle fait? Tu le sais?”
“Je ne sais rien… Laissez-moi partir…”
“Tu mens! Tu es un menteur!” crie Chanania.
“Je ne le sais pas. Je le jure. Elle est venue, cela est certain, mais personne ne l’a vue. Ni moi qui ai dû partir de suite avec le Rabbi. Ni mes compagnons. Je les ai habilement interrogés… J’ai vu les bijoux brisés qu’Élise a apportés dans la cuisine… et je ne sais rien d’autre. Je le jure par l’Autel et le Tabernacle!”
“Et qui peut te croire? Tu es un lâche. Comme tu trahis ton Maître, tu peux nous trahir nous aussi. Mais attention à toi!”
“Je ne trahis pas. Je le jure par le Temple de Dieu!”
“Tu es un parjure. Ton visage le dit. C’est Lui [Jésus] que tu sers et pas nous…”
“Non. Je le jure sur le Nom de Dieu.”
“Dis-le, si tu l’oses pour confirmer ton serment!”
“Je le jure sur Jéhovah!” et il prend un teint terreux en prononçant ainsi le nom de Dieu, Il tremble, il balbutie, il ne sait même plus le dire comme on le prononce d’ordinaire. Il semble dire un j, une h, un v très traîné, je dirais terminé en aspiration. Je le reconstituerais ainsi: Jeocvèh, En somme sa prononciation est étrange.
Un silence, effrayant dirais-je, règne dans la pièce. Ils se sont même écartés de Judas… Mais ensuite Doras et un autre disent:
“Répète le même serment pour confirmer que tu ne serviras que nous…”
“Ah, non! Maudits! Cela non! Je vous jure que je ne vous ai pas trahis et que je ne vous dénoncerai pas au Maître, et déjà je fais un péché. Mais mon avenir, je ne le lie pas à vous, à vous qui demain, au nom de mon serment, pourriez m’imposer… n’importe quoi, même un crime. Non! Dénoncez-moi au Sanhédrin comme sacrilège, dénoncez-moi comme assassin aux romains. Je ne me défendrai pas. Je me ferai tuer… Et ce sera une bonne chose pour moi. Mais moi, je ne jure plus… je ne jure plus…”
Et il se dégage par des efforts violents de celui qui le tient et il s’enfuit en criant:
“Sachez pourtant que Rome vous surveille, que Rome aime le Maître…”
Une sortie retentissante qui fait résonner la maison indique que Judas est sorti de ce repaire de loups.
535.13 – Ils se regardent en face… La rage, et peut-être la peur, les rend livides… Et ne pouvant passer leur colère et leur peur sur personne, ils se disputent entre eux. Chacun cherche à faire endosser à l’autre la responsabilité des démarches qui ont été faites et des conséquences qu’elles peuvent avoir. Les uns reprochent une chose, les autres une autre. Les uns pour le passé, les autres pour l’avenir. Certains crient: “Tu as voulu séduire Judas”; d’autres: “Vous avez mal fait de le maltraiter, vous vous êtes découverts!”; certains proposent; “Courons-lui après avec de l’argent, avec des excuses…”
“Ah! cela non!” crie Elchias qui reçoit le plus de reproches. “Laissez-moi faire et vous devrez me dire que je suis sage. Judas, quand il n’aura plus d’argent, se fera doux. Oh! doux comme un agneau!” et il rit comme un serpent. “Il tiendra bon aujourd’hui, demain, peut-être un mois… Mais ensuite… Il est trop vicieux pour pouvoir vivre dans la pauvreté que lui donne le Rabbi… et il viendra à nous… Ha! Ha! Laissez-moi faire! Laissez-moi faire! Moi, je sais…”
“Oui. Mais, en attendant… Tu as entendu? Les romains nous épient! Les romains l’aiment! Et c’est vrai. Ce matin même, et hier et avant-hier, il y en avait pour l’attendre dans l’Atrium des Païens. Les femmes de l’Antonia y sont toujours… Elles viennent jusque de Césarée pour l’entendre…”
“Des caprices de femmes! Je ne m’en préoccupe pas. L’homme est beau et il parle bien. Elles sont folles des bavards démagogues et des philosophes. Pour elles, le Galiléen est l’un d’eux, rien de plus.
Et il leur sert pour se distraire dans leurs loisirs. Il faut de la patience pour réussir! De la patience et de la ruse, et du courage aussi. Mais vous n’en avez pas, et vous voulez agir mais sans paraître. Moi, je vous l’ai dit ce que je ferais. Mais vous ne voulez pas…”
“Moi, je crains le peuple. Il l’aime trop. Amour par ci, amour par là… Qui le touche? Si nous le chassons Lui, nous serons chassés nous… Il faut…” dit Caïphe.
“Il faut ne plus laisser échapper l’occasion. Combien nous en avons perdu! À la première qui se présente, il faut faire pression sur ceux qui sont incertains parmi nous, et puis agir aussi avec les romains.”
“C’est vite dit! Mais quand, où avons-nous eu l’occasion de le faire? Lui ne pèche pas, ne cherche pas le pouvoir, ne…”
“Si elle n’existe pas, on la crée… Et maintenant partons. En attendant, demain, nous le surveillerons… Le Temple est à nous. Dehors, c’est Rome qui commande. Dehors, il y a le peuple pour le défendre. Mais à l’intérieur du Temple…”