Jésus le regarde et se tait.
“C’est vrai. J’ai fait erreur, et ne pas m’embrasser c’est le moins que tu puisses me faire. Pourtant ne me juge pas trop sévèrement. Ce jour-là m’ont entrepris certains qui… ne t’aimaient pas et j’ai discuté avec eux au point d’en perdre la voix. Puis… J’ai dit: “Qui sait où il est allé?!” et je suis revenu ici pour t’attendre. N’est-ce pas ta maison, désormais?”
“Tant qu’on me le permet.”
“Tu ne voudras me garder rancune pour cela?”
“Non. Je te fais seulement considérer l’exemple que tu as donné aux autres.”
“Oh! J’entends déjà leurs paroles. Mais j’ai de quoi me justifier auprès d’eux. Avec Toi je ne le fais même pas car je sais que tu m’as déjà pardonné.”
“Je t’ai déjà pardonné, c’est vrai.”
De la part de Judas on s’attendrait à un acte d’humilité, d’amour pour tant de bonté. Au contraire, il en a un tout opposé, un acte de dépit et il s’écrie:
“Mais il n’y a donc pas moyen de te voir en colère?! Quel homme es-tu?”
Jésus se tait et Judas le regarde, lui debout, Jésus assis, la tête penchée et il hoche la tête avec un sourire mauvais sur les lèvres. Et, pour lui, l’incident est surmonté. Il se met à parler de choses et d’autres comme s’il était le plus en règle de tous.
Il fait nuit. Les bruits de la rue cessent.
“Descendons” commande Jésus.
Ils descendent dans la cuisine où luit le feu et où brûle une lampe à trois becs.
Jésus, fatigué, s’assoit près du foyer et paraît sommeiller dans la tiédeur de la pièce…
528.5 - On frappe. Le vieillard ouvre. Ce sont les apôtres. Pierre, entré le premier, voit Judas et l’entreprend:
“On peut savoir où tu as été?”
“Ici, tout simplement ici. J’aurais été stupide de courir çà et là après des êtres disparus. Je suis venu ici, où j’étais certain que vous seriez revenus.”
“C’est une belle façon d’agir!”
“Le Maître ne m’a pas fait de reproches. Et du reste, sache que je n’ai pas perdu mon temps. J’ai évangélisé tous les jours et j’ai même fait des miracles et cela est bon.”
“Et qui t’avait autorisé?” dit sévèrement Barthélemy.
“Personne. Ni toi, ni personne. Mais il suffit d’être des… de la… Bref: les gens s’étonnent et murmurent et rient de nous, apôtres qui ne faisons rien. Et moi, qui le sais, j’ai agi pour tous. Et j’ai encore fait davantage. Je suis allé voir Elchias et je lui ai prouvé que l’on n’agit pas mal quand on est saint. Ils étaient nombreux. Je les ai convaincus. Vous verrez qu’ils ne nous troubleront plus. Et maintenant je suis content.”
Les apôtres se regardent. Ils regardent Jésus. Son visage est impénétrable. Il semble voilé par une grande lassitude physique. Cela seulement se voit.
“Tu pouvais pourtant faire cela avec la permission du Maître, observe Jacques d’Alphée. Nous n’avons pas cessé d’être inquiets à cause de toi.”
“Oh! bien! Maintenant vous êtes délivrés de toute inquiétude. Lui ne m’aurait jamais donné la permission. Il nous… protège trop. C’est au point que les gens murmurent qu’il est jaloux de nous, qu’il craint que nous en fassions plus que Lui, et même qu’il nous punit. Les gens ont une langue mordante. La vérité, au contraire, c’est que nous Lui sommes plus chers que la pupille de ses yeux. N’est-ce pas, Maître? Et il craint que nous courions des dangers ou que nous fassions… piètre figure. Et nous aussi, en notre intérieur, nous pensions être en quelque sorte punis et que Lui était jaloux…”
“Pour cela, non! Moi, je ne l’ai jamais pensé!” interrompt Thomas.