Et les autres lui font écho. Sauf le Thaddée qui plante ses yeux francs et très beaux dans les yeux très beaux aussi mais fuyants de Judas et dit:
“Et comment as-tu pu faire des miracles, toi? Au nom de qui?”
“Comment? Au nom de qui? Mais tu ne te rappelles pas que c’est Lui qui nous a donné ce pouvoir? Nous l’a-t-il peut-être enlevé? Non, que je sache. Et pour cela…”
“Et pour cela, moi je ne me permettrais jamais de faire quelque chose sans son consentement et son ordre.”
“Eh bien, moi, j’ai voulu le faire. Je craignais de ne plus savoir faire. Je l’ai fait. Je suis heureux!”
Et il coupe court en sortant dans le jardin obscur.
Les apôtres se retournent pour regarder. Ils sont stupéfaits de tant d’audace. Mais personne n’a le cœur de dire quelque chose qui puisse faire souffrir davantage leur Maître dont le visage trahit la souffrance.
Ils se débarrassent des sacs que Jean, André et Thomas portent en haut. Et Barthélemy, en se penchant pour ramasser une branche sèche tombée d’un fagot, murmure à Pierre:
“Dieu veuille que ce ne soit pas le démon qui l’ait aidé!”
Pierre fait un geste des mains comme pour dire: “Miséricorde!” mais ne réplique pas un mot. Il va trouver Jésus, Lui pose une main sur l’épaule en Lui demandant:
“Tu es tellement fatigué?”
“Tellement, Simon.”
528.6 - “C’est prêt, Maître. Viens à table. Ou bien… Non, reste ici, près du feu. Je vais t’apporter le lait et le pain” dit Élise.
Et en effet, après avoir mis sur un plateau une grande écuelle de lait fumant et du pain couvert de miel, elle le porte à Jésus et elle attend qu’il prie debout pour offrir la nourriture. Puis elle s’accroupit par terre, la bonne vieille, toute maternelle, prise toute entière par le désir de le consoler et elle Lui sourit en l’encourageant à manger, et répondant à Jésus qui lui reproche doucement d’avoir étendu du miel sur le pain:
“Je te donnerais mon sang pour te fortifier, mon Maître! C’est le pauvre miel de mon jardin de Bet-Çur et il ne peut fortifier que ton corps. Mais mon cœur…”
Les autres mangent autour de la table, avec l’appétit robuste des gens qui ont beaucoup marché. Et Judas, tranquille, presque effronté, mange avec eux, et il n’y a que lui pour parler…
Il parle encore lorsque Jésus commande:
“Allez, chacun dans la maison qui le loge. La paix soit avec vous.”
Restent avec Lui Judas, Barthélemy, Pierre et André. Et Jésus commande tout de suite le repos. Il éprouve une lassitude mortelle, au point de ne plus pouvoir supporter la fatigue de parler et d’entendre parler et moi, je pense, de supporter l’effort de se dominer en ce qui concerne Judas de Kérioth.