Il est hardi, je dirais effronté. Il accélère le pas pour rejoindre Jésus. Je me demande une fois de plus si pendant ces jours il était déjà disposé à trahir et s’il conspirait déjà avec les ennemis du Christ…

Jacques, au contraire, qui au fond est le moins coupable, est si abattu d’avoir peiné le Maître qu’il n’a pas le courage d’aller en avant. Il le regarde, son Maître, qui maintenant parle avec Judas… Il le regarde, et le désir de s’entendre pardonner se manifeste vivement sur son visage. Mais son amour lui-même, sincère, constant, fort, lui fait paraître impardonnable son méfait.

498.3 – Maintenant les deux groupes se sont réunis, et même Simon le Zélote, André, Thomas et Jacques disent:

“Mais, allons! Si tu ne le connaissais pas! Il t’a déjà pardonné!”

Et avec beaucoup de finesse de jugement, Barthélemy, âgé et sage, dit à Jacques en lui mettant la main sur l’épaule:

“Moi, je te le dis: c’est pour ne pas susciter d’autres tempêtes qu’il a fait impartialement des reproches à vous deux, mais son cœur s’adressait seulement à Judas.”

“C’est bien cela, Barthélemy! Mon Frère s’épuise à supporter cet homme dont il s’obstine à vouloir le repentir et il se fatigue à chercher à le faire paraître… comme l’un de nous. Lui est le Maître, et moi… je suis moi… Mais si j’étais Lui, oh! l’homme de Kérioth ne serait pas avec nous!” dit le Thaddée, avec des éclairs dans ses yeux très beaux qui rappellent ceux du Christ.

“Tu crois? Tu soupçonnes? Quoi?” disent plusieurs.

“Rien. Rien de précis. Mais cet homme ne me plaît pas.”

“Il ne t’a jamais plu, frère. C’est une répulsion irraisonnée car elle s’est produite à la première rencontre, tu me l’as avoué. C’est contraire à l’amour. Tu devrais la vaincre ne serait-ce que pour faire plaisir à Jésus” dit Jacques d’Alphée, calme et persuasif.

498.4 – “Tu as raison, mais… je n’y arrive pas. Viens, Jacques, allons ensemble trouver mon Frère”

Et Jude d’Alphée prend résolument le bras de Jacques de Zébédée et l’entraîne avec lui.

Judas les entend venir et il se retourne, et puis il dit quelque chose à Jésus. Jésus s’arrête et les attend. Judas, l’œil malicieux, observe l’apôtre mortifié.

“Excuse-moi. Écarte-toi un peu. J’ai besoin de parler à mon Frère” dit le Thaddée. La phrase est polie, mais le ton en est très sec.

L’Iscariote a un petit rire, puis en haussant les épaules, il revient sur ses pas pour se réunir à ses compagnons.

“Jésus, nous sommes pécheurs…” dit Jude Thaddée.

“C’est moi qui suis pécheur, pas toi” murmure Jacques la tête basse.

“Nous sommes pécheurs, Jacques, car ce que tu as fait, moi je l’ai pensé, je l’ai approuvé, je l’ai dans le cœur. Je suis donc, moi aussi, dans le péché. Car il sort de mon cœur le jugement envers Judas, pour contaminer ma charité… Jésus, tu ne dis rien à tes disciples qui reconnaissent leur péché?”

“Que dois-je dire que vous ne sachiez déjà? Allez-vous peut-être changer à l’égard de votre compagnon à cause de mes paroles?”

“Non. Pas plus que lui ne change pour celles que tu lui dis” Lui répond franchement pour lui et pour les autres son cousin.

“Laisse faire, Jude, laisse faire! C’est moi qui suis fautif. C’est de moi qu’il est question, et je dois m’occuper de moi, pas des autres. Maître, ne sois pas fâché avec moi…”

498.5 – “Jacques, je voudrais de toi, de tous, une chose. J’ai tant de douleur pour tant d’incompréhensions que je rencontre… pourtant de résistances obstinées. Vous le voyez… pour un lieu qui me donne de la joie, il y en a trois qui me la refusent et me chassent comme un malfaiteur. Mais cette compréhension, cette adhésion que les autres ne me donnent pas, je voudrais l’avoir au moins de vous. Que le monde ne m’aime pas, que je me sente étouffé par toute cette haine, cette antipathie, cette inimitié, ces soupçons, qui m’entourent, par les vilenies de toutes espèces, les égoïsmes, par tout ce que mon amour infini pour l’homme me fait seul supporter, c’est pénible. Mais je le souffre encore et le supporte. Je suis venu pour souffrir de cela de la part de ceux qui haïssent le Salut.

Mais vous! Non, cela je ne le supporte pas! Cela, que vous n’êtes pas capables de vous aimer entre vous et par conséquent de me comprendre. Cela, que vous n’adhériez pas à mon esprit en vous efforçant de faire ce que Moi, je fais.

Croyez-vous, pouvez-vous croire, vous tous, que je ne vois pas les erreurs de Judas, que j’ignore quelque chose de lui? Oh! persuadez-vous qu’il n’en est pas ainsi. Mais si j’avais voulu des hommes parfaits dans leur esprit, j’aurais fait incarner des anges et je m’en serais entouré. J’aurais pu le faire. Cela aurait-il été un vrai bien? Non. De me part cela aurait été égoïsme et mépris. J’aurais évité la douleur qui me vient de vos imperfections, et j’aurais méprisé les hommes créés par le Père et qu’il a aimés au point de m’envoyer les sauver. Et de la part de l’homme, cela aurait été nuisible pour l’avenir. Une fois ma mission finie, quand je serais remonté au Ciel avec mes anges, que serait-il resté qui puisse continuer ma mission, et qui? Quel homme aurait pu s’efforcer de faire ce que je dis, s’il n’y avait qu’un Dieu et des anges pour donner l’exemple d’une vie nouvelle, réglée par l’esprit? Il a été nécessaire que je revête une chair pour persuader l’homme qu’en le voulant, l’homme peut être chaste et saint à tous points de vue. Et il a été nécessaire que je prenne des hommes, ainsi, qui par leur esprit répondraient à l’appel de mon esprit, sans regarder s’ils étaient riches ou pauvres, doctes ou ignorants, citadins ou paysans. Que je les prenne comme je les trouvais, et que ma volonté et la leur, les transforme lentement en maîtres des autres hommes.

L’homme peut croire à l’homme, à l’homme qu’il voit. Il est difficile à l’homme, tombé si bas, de croire à un Dieu qu’il ne voit pas. Les foudres sur le Sinaï n’étaient pas encore terminées que déjà au pied de la montagne l’idolâtrie surgissait… Moïse n’était pas encore mort, lui, dont on ne pouvait regarder le visage, que déjà on péchait contre la Loi. Mais quand vous, transformés en maîtres, serez comme un exemple, comme un témoignage, comme un levain parmi les hommes, les hommes ne pourront plus dire: “Ce sont des dieux descendus parmi les hommes, et nous ne pouvons pas les imiter”. Ils devront dire: “Ce sont des hommes comme nous. Certainement ils ont les mêmes instincts et les mêmes penchants que nous, les mêmes réactions, et cependant ils savent résister à leurs penchants et à leurs instincts, et avoir des réactions bien différentes de nos réactions brutales”. Et ils se persuaderont que l’homme peut se diviniser, pourvu seulement qu’il veuille entrer dans les voies de Dieu.

Observez les gentils (=païens) et les idolâtres. Tout leur Olympe, toutes leurs idoles les rendent-ils peut-être meilleurs? Non. Car s’ils sont incrédules, ils disent que c’est une fable; et s’ils sont croyants, ils pensent: “Ce sont des dieux, et moi, je suis un homme” et ils ne s’efforcent pas de les imiter. Vous, cherchez donc à devenir d’autres Moi-même, et n’ayez pas de hâte. L’homme évolue lentement de l’état d’animal raisonnable à celui d’être spirituel. Ayez de l’indulgence les uns pour les autres! Personne, à part Dieu, n’est parfait.

498.6 – Et maintenant tout est passé, n’est-ce pas? Transformez-vous par une ferme volonté en imitant Simon de Jonas qui, en moins d’un an, a fait des pas de géant. Et pourtant… qui parmi vous était plus homme que Simon avec tous les défauts d’une humanité très matérielle?”

“C’est vrai, Jésus. Je ne cesse pas d’étudier cet homme. Il fait mon admiration” avoue le Thaddée.

“Oui. Je suis avec lui depuis l’enfance. Je le connais comme s’il était mon frère, mais j’ai en face de moi un Simon nouveau. Je t’avoue que quand tu as dit qu’il était notre chef, moi, et je ne suis pas le seul, je suis resté perplexe. Il me paraissait le moins indiqué de tous. Simon par rapport à l’autre Simon et à Nathanaël! Simon par rapport à mon frère et à tes frères! Surtout par rapport à ces cinq! Cela me semblait vraiment une erreur… A présent, je dis que tu avais raison.”

“Et vous ne voyez que la surface de Simon! Mais Moi, j’en vois le fond. Pour être parfait il a encore beaucoup à faire et à souffrir. Mais je voudrais en tous sa bonne volonté, sa simplicité, son humilité et son amour…”

Jésus regarde devant Lui. Il semble voir je ne sais quoi. Il est absorbé dans une de ses pensées et sourit à ce qu’il voit. Puis il abaisse les yeux sur Jacques et il lui sourit.

“Alors… Je suis pardonné?!”

“Je voudrais pouvoir pardonner à tous comme à toi… Voilà, cette ville doit être Hesbon. L’homme l’a dit: ‘après le pont à trois arches, il y a la ville’. Attendons les autres pour entrer ensemble en ville.”