Le char prend un chemin privé en quittant la route principale et s’enfonce dans une allée très touffue où il trouve l’ombre et la fraîcheur, du moins relative, en comparaison de la fournaise de la grand-route ensoleillée.
Une maison basse, blanche, d’aspect distingué, se trouve au fond de l’allée. Des maisons plus humbles sont ça et là dans les champs et les vignobles.
Le char franchit un petit pont et une barrière au-delà de laquelle le verger fait place à un jardin dont l’allée est couverte de gravier. Au bruit différent que font les roues sur le gravier, Jésus ouvre les yeux.
“Nous sommes arrivés, Maître. Voici les hôtes qui nous ont entendu et accourent” dit Kouza.
Et en effet un grand nombre de gens, tous de riche condition, se groupent au commencement de l’allée et ils saluent avec de pompeuses révérences le Maître qui arrive.
Je vois et reconnais Manahen, Timon, Éléazar, et il me semble en voir d’autres qui ne me sont pas inconnus mais dont je ne puis dire les noms. Et puis un très grand nombre que je n’ai jamais vus, ou que du moins je n’ai jamais remarqués particulièrement. Il y en a beaucoup avec des épées et d’autres qui n’en ont pas étalent les abondantes fanfreluches des pharisiens, des prêtres ou des rabbins.
Le char s’arrête, et Jésus en descend le premier en s’inclinant pour saluer collectivement. Les disciples Manahen et Timon s’avancent pour échanger un salut particulier. Et puis c’est Eléazar (le bon pharisien du banquet dans la maison d’Ismaël) Cf. EMV 335. et avec lui s’amènent deux scribes qui tiennent à se faire reconnaître. Il y a celui qui à Tarichée eut son petit-fils guéri, le jour de la première multiplication des pains, Cf. EMV 273. et l’autre qui nourrit la foule au pied de la montagne des béatitudes. Jean le scribe qui pourtant s'était éloigné de Jésus à la suite du discours sur le Pain de Vie Et un autre encore se fraie un passage: le pharisien qui dans la maison de Joseph, au temps de la moisson, fut instruit par Jésus sur le vrai motif de son injuste jalousie. Jean le synhédriste
Kouza procède aux présentations et je les passe sous silence, car c’est à en perdre la tête dans la foule des Simon, des Jean, des Lévi, des Eléazar, Nathanaël, Philippe, Joseph etc. etc. les sadducéens, les scribes, les prêtres, des hérodiens en grand nombre, et même je devrais dire que ces derniers sont les plus nombreux, et une poignée de prosélytes et de pharisiens, deux synhédristes et quatre chefs de synagogues et, perdu je ne sais comment dans cette foule, un essénien.
Jésus s’incline à chaque nom, regardant intensément chaque visage et esquissant parfois un léger sourire comme quand quelqu’un, pour préciser son identité, spécifie quelque fait qui l’a mis en rapport avec Jésus.
C’est ainsi qu’un certain Joachim de Bozra Lui dit: “Ma femme Marie a été guérie de la lèpre par Toi. Sois béni.” Marie de Bozra. Cf. EMV 293.
Et l’essénien: “Je t’ai entendu quand tu as parlé près de Jéricho et un de nos frères a quitté les rives de la Mer Salée pour te suivre. Élie l'essénien. Cf. EMV 381. Et j’ai encore entendu parler de Toi à propos du miracle d’Élisée d’Engaddi. Élisée d'Engaddi, le lépreux. Cf. EMV 391. Sur ces terres nous vivons purs, en attendant…”
Qu’attendent-ils je ne sais. Je sais qu’en le disant, cet homme regarde avec un air de supériorité un peu exaltée les autres qui ne jouent certainement pas aux mystiques mais qui, pour la plupart, paraissent jouir allègrement du bien-être que leur situation leur permet.
464.3 – Kouza soustraie son Hôte aux cérémonies des salutations et le conduit dans une salle de bains confortable où il le laisse pour les ablutions d’usage, certainement agréables par cette chaleur, et il revient vers ses hôtes, avec lesquels il parle avec animation, et ils en arrivent presque à une dispute à cause de la diversité des avis. Certains veulent commencer de suite le discours. Quel discours? D’autres, au contraire, proposent de ne pas assaillir tout de suite le Maître mais de commencer par le persuader de leur profond respect. C’est cet avis qui prévaut car il a pour lui le plus grand nombre, et Kouza, en qualité de maître de maison, appelle ses serviteurs pour commander un banquet qu’ils feraient vers le soir pour laisser du temps à Jésus, “qui est visiblement fatigué, de se reposer” ce que tout le monde accepte et quand Jésus revient, les hôtes prennent congé de Lui en s’inclinant profondément, le laissant avec Kouza qui le conduit dans une pièce à l’ombre, où se trouve une couchette basse couverte de riches tapis.
Jésus, resté seul, confie à un serviteur ses sandales et son vêtement pour qu’il les dépoussière et enlève les traces des pérégrinations du jour précédent. Il ne dort pas; assis sur le bord de la couchette, les pieds nus sur la natte qui recouvre le pavé, avec la courte tunique ou sous-vêtement qui Lui arrive aux coudes et aux genoux, il pense intensément. Si l’habillement ainsi réduit le fait paraître plus jeune dans la splendide et parfaite harmonie de son corps viril, l’intensité de sa pensée, qui n’est certainement pas gaie, marque son front de rides et contracte son visage en Lui donnant une expression de douloureuse fatigue qui le vieillit.
Aucun bruit dans la maison, personne dans la campagne où dans la lourde chaleur les grappes mûrissent. Les rideaux sombres qui pendent devant les portes et aux fenêtres n’ont pas la moindre ondulation.
464.4 – Ainsi passent les heures…
La pénombre augmente avec le coucher du soleil, mais la chaleur persiste et aussi la méditation de Jésus.
Enfin la maison semble se réveiller. On entend des voix, des bruits de pas, des ordres.
Kouza écarte doucement le rideau pour observer, sans déranger Jésus.
“Entre! Je ne dors pas” dit Jésus.
Kouza entre: il est déjà dans le vêtement d’apparat du banquet. Il regarde et il voit que la couchette ne semble pas avoir accueilli un corps.
“Tu n’as pas dormi? Pourquoi? Tu es fatigué…”
“J’ai reposé dans le silence et à l’ombre. Cela me suffit.”
“Je vais te faire apporter un vêtement…”
“Non. Le mien est certainement sec. Je préfère le prendre. J’ai l’intention de partir dès la fin du banquet. Je te prie de tenir prêts dans ce but le char et la barque.”