“Oui, il est très bon, et il t’a priée, toi qui es toute bonne, pour savoir… Il a trouvé le point faible: toi et Jean. Je le sais, je fais semblant de ne pas le savoir, mais je le sais. Mais je ne puis toujours céder pour lui faire plaisir…
Il ne fallait pas, Jonathas. Nous serions restés même dans l’obscurité” dit-il en voyant Jonathas qui accourt avec une lanterne d’argent qu’il met sur la table et des coussins qu’il place sur les sièges du pavillon.
“C’est Jeanne qui l’a commandé. Paix à Toi, Maître.”
“Et à toi.”
Ils restent seuls.
“Je disais que je ne puis toujours lui faire plaisir. Ce soir, je ne le pouvais pas. Toi seule tu peux savoir les points que j’ai tus. C’est pour cela que j’ai voulu t’avoir avec moi, et aussi pour rester avec toi, Maman… Rester avec toi, dans les dernières heures avant une séparation c’est rassembler une si grande et si douée force pour en être riche dans les heures nombreuses de solitude au milieu du monde qui ne me comprend pas ou me comprend mal. Et rester avec toi, dans les premières heures d’un retour, c’est retrouver tout de suite des forces dans ta douceur, après tous les calices que je dois boire dans le monde… et qui sont si rebutants et si amers.”
Marie le caresse sans parler. Debout près de Jésus assis, c’est la Mère qui réconforte le Fils. Mais il la fait asseoir et lui dit:
“Écoute…”
Alors Marie, attentive, assise en face de Lui, devient la disciple suspendue aux lèvres de Jésus son Maître.
461.21 - “Syntica écrit en parlant d’Antioche: “Je ne sais pas toujours distinguer où cesse la volonté des hommes et où commence celle de Dieu car je ne suis pas sage, mais ce qui m’a amenée ici, c’est une volonté plus forte que mon désir, et peut-être cela a été la volonté de Dieu. Il est certain que, sans doute par une grâce du Ciel, j’aime désormais cette ville: avec les sommets du Casius et de l’Aman, qui veillent sur elle des deux côtés, et la crête verte des Montagnes noires plus lointaines, elle me rappelle beaucoup ma Patrie perdue. Et il me semble que c’est le premier pas du retour vers ma terre, et ce n’est pas le premier pas d’une pèlerine qui y retourne pour y mourir, mais d’une messagère de vie, qui vient donner la vie à celle qui fut sa mère. Il me semble que c’est d’ici, après m’être reposée comme une hirondelle qui reprendra son vol, et m’être nourrie de Sagesse, que je dois voler là-bas vers la ville où j’ai vu la lumière, et de laquelle je veux, je voudrais m’élever vers la Lumière lorsque je lui aurai donné la Lumière qui m’a été donnée.
Ceux qui sont mes frères en Toi, je le sais, n’approuveraient pas cette manière de voir. Ce n’est que pour eux qu’ils veulent ta Sagesse, mais ils se trompent. Un jour ils comprendront que le monde attend, et que le monde qu’ils méprisent sera le meilleur. Moi, je leur prépare le chemin. Pas ici seulement, mais avec ceux si nombreux qui séjournent ici et puis retournent dans d’autres pays, et je ne me préoccupe pas tellement de savoir si ce sont des gentils ou des prosélytes, des grecs ou des romains, ou des autres colonies de l’empire ou de la Diaspora. Je parle, j’éveille le désir de te connaître… La mer ne s’est pas faite d’une nuée qui s’y est déversée; elle est faite de nuées, de nuées innombrables qui se déversent sur la Terre, et s’en vont vers la mer. Je serai une nuée, la mer ce sera le christianisme. Je veux multiplier la connaissance de ta personne, pour contribuer à former la mer du christianisme. Moi, grecque, je sais parler aux grecs, non pas tant à cause de la langue que de la communauté de vues… Moi, autrefois esclave des romains, je sais travailler leurs esprits dont je connais les points sensibles. Et, après avoir vécu parmi les hébreux, je sais aussi comment m’y prendre avec eux, spécialement ici où les prosélytes sont nombreux. Jean est mort pour ta gloire. Moi, je vivrai pour ta gloire. Bénis nos esprits”.
461.22 - Et plus loin, là où elle parle de la mort de Jean, là où je n’ai pas laissé Simon lire, elle a écrit:
“Jean est mort après avoir accompli toutes les purifications, même la dernière, de pardonner à ceux qui, par leurs manières d’agir, l’ont tué et t’ont contraint à l’éloigner. Je sais leurs noms, au moins du principal d’entre eux. Jean me l’a révélé en me disant: ‘Méfie-toi toujours de lui. C’est un traître. Il m’a trahi, il le trahira Lui et ses compagnons, mais je pardonne à l’Iscariote comme Lui pardonnera. Il est déjà si grand l’abîme où il gît, que je ne veux pas le faire plus profond en lui refusant de lui pardonner de m’avoir tué en me séparant de Jésus. Mon pardon ne le sauvera pas. Rien ne le sauvera, car c’est un démon. Je ne devrais pas le dire, moi qui ai été assassin, mais j’avais au moins une offense pour me rendre fou. Lui s’attaque à quelqu’un qui ne lui a pas fait de mal, et il finira par trahir son Sauveur. Mais je lui pardonne car la bonté de Dieu a fait sortir mon bien de sa haine pour moi. Tu vois? J’ai tout expié. Lui, le Maître, me l’a dit hier soir Jésus avait promis à Jean d'En-Dor de lui apparaître pour accompagner ses derniers moments. . J’ai tout expié. Maintenant je sors de prison, maintenant j’entre vraiment dans la liberté, libre aussi du poids du souvenir du péché de Judas de Kérioth envers un malheureux qui avait trouvé la paix près de son Seigneur’.
Moi aussi, à son exemple, je lui pardonne de m’avoir arrachée à Toi, à la Mère bénie, aux sœurs mes condisciples, de m’avoir empêchée de t’entendre, de te suivre jusqu’à la mort, pour être présente à ton triomphe de Rédempteur. Et je le fais à cause de Toi, en ton honneur, et pour alléger tes souffrances. Sois en paix, mon Seigneur. Le nom de l’opprobre qui se trouve dans les rangs de ceux qui te suivent ne sortira jamais de mes lèvres et, avec cela, rien ne sortira de ce que j’ai entendu près de Jean quand son moi parlait avec ton invisible et béatifiante Présence. J’ai hésité, me demandant si je viendrais te voir avant de me fixer dans ma nouvelle demeure, mais j’ai senti que je me serais trahie par la répulsion que j’ai pour l’Iscariote, et que je t’aurais nui auprès de tes ennemis. J’ai donc sacrifié ce réconfort… certaine que le sacrifice ne sera pas sans fruit ni sans récompense”.
461.23 - Voilà, Mère. Pouvais-je lire ceci à Simon?”
“Non. Ni à lui, ni aux autres. Dans ma douleur, j’ai la joie de cette mort sainte de Jean… Fils, prions pour qu’il sente notre amour et… pour que Judas ne soit pas l’opprobre… Oh! c’est horrible!… Et pourtant… nous pardonnerons…”
“Prions…” Ils se lèvent et prient dans la lumière tremblante de la lampe, au milieu des rideaux que forment les branches pendantes, pendant que le ressac fait entendre sa respiration syncopée contre la rive…