Aphéqa est beaucoup plus à l’intérieur que Gamla, dans les montagnes, aussi on ne voit plus le lac de Galilée. Et même, on ne voit plus rien car la route monte entre deux mamelons qui lui cachent la vue.
456.4 – La veuve marche en avant pour indiquer le chemin le plus court, ou plutôt elle quitte la route caravanière pour un sentier qui grimpe à travers la montagne, encore plus frais et plus ombragé. Mais je comprends le motif de la déviation, quand se retournant sur sa selle. Sarah dit:
“Voilà: ces bois sont à moi. Des arbres de valeur. On vient en acheter de Jérusalem pour les coffres des riches. Et ceci ce sont les vieux arbres, mais, j’ai des plants toujours renouvelés. Venez. Voyez…”
Et elle pousse son âne en bas à travers les fossés, en haut sur les monticules, et puis de nouveau en bas en suivant le sentier à travers ses bois où en fait il y a des zones d’arbres adultes déjà bons à abattre et des zones d’arbustes tendres s’élevant parfois de quelques centimètres au-dessus de la terre, au milieu des herbes vertes, qui exhalent tous les parfums de la montagne.
“Ils sont beaux ces lieux, et bien tenus. Tu es sage” dit Jésus en en faisant l’éloge.
“Oh!… Mais pour moi seule… Plus volontiers j’en prendrais soin pour un fils…”
Jésus ne répond pas.
Ils continuent la route. Déjà on voit Aphéqa entourée de pommiers et d’autres arbres à fruits.
“Ce verger aussi est à moi. J’en ai trop pour moi seule!… C’était déjà trop quand j’avais mon époux et le soir, nous nous regardions dans la maison trop vide, trop grande, devant trop d’argent que nous procuraient trop de produits et nous disions: “Et pour qui?” Et maintenant, je le dis plus encore…”
Toute la tristesse d’un mariage stérile ressort des paroles de la femme.
“Des pauvres, il y en a toujours…” dit Jésus.
“Oh! oui! Et ma maison s’ouvre à eux chaque jour. Mais après…?”
“Tu veux dire quand tu seras morte?”
“Oui, Seigneur. Je souffrirai de laisser - à qui…? -les choses dont j’ai pris tant de soin…”
456.5 – Jésus a une ombre de sourire plein de compassion, mais il répond avec bonté:
“Tu es plus sage pour les choses de la Terre que pour celles du Ciel, femme. Tu te préoccupes pour que tes arbres poussent bien et qu’il ne se forme pas de clairières dans tes bois. Tu t’affliges en pensant que par la suite l’on n’en prendra pas soin comme maintenant. Mais ces pensées sont peu sages, et même tout à fait sottes. Tu crois que dans l’autre vie ont de la valeur les pauvres choses que l’on nomme arbres, fruits, argent, maisons? Et qu’il sera affligeant de les voir négligées? Redresse ta pensée, femme.
Là, ce ne sont pas les pensées d’ici, dans aucun des trois royaumes. Dans l’Enfer, la haine et la punition provoquent un aveuglement féroce. Dans le Purgatoire, la soif d’expiation anéantit toute autre pensée. Dans les Limbes, la bienheureuse attente des justes n’est profanée par aucune sensualité. La Terre est au loin avec ses misères. Elle n’est proche que pour ses besoins surnaturels, besoins des âmes, non besoins d’objets. Les trépassés, qui ne sont pas damnés, c’est seulement par amour surnaturel qu’ils tournent vers la Terre leurs esprits et vers Dieu leurs prières, pour ceux qui sont sur la Terre, pas pour autre chose. Et quand ensuite les justes entreront dans le Royaume de Dieu, que veux-tu que soit désormais, pour quelqu’un qui contemple Dieu, cette prison misérable, cet exil qui a pour nom: Terre? Que peuvent être pour lui les choses qu’il y a laissées? Le jour pourrait-il regretter une lampe fumeuse quand le soleil l’éclairé?”
“Oh! Non!”
“Et alors pourquoi soupires-tu après ce que tu laisseras?”
“Mais je voudrais qu’un héritier continue de…”
“De jouir des richesses terrestres, pour y trouver un obstacle pour devenir parfait, alors que le détachement des richesses est une échelle pour posséder les richesses éternelles? Vois-tu, ô femme? Le plus grand obstacle pour obtenir cet innocent, ce n’est pas sa mère avec ses droits sur son fils, mais ton cœur. Lui c’est un innocent, un innocent triste, mais toujours un innocent qui à cause de sa souffrance elle-même est cher à Dieu. Mais si tu en faisais un avare, un cupide, peut-être un vicieux, à cause des moyens que tu as, ne le priverais-tu pas de la prédilection de Dieu? Et pourrais-je, Moi qui ai soin de ces innocents, être un Maître inconséquent qui faute de réflexion laisse se dévoyer un innocent disciple?
Guéris-toi d’abord toi-même, dépouille-toi d’une humanité encore trop vive, libère ta justice de cette croûte d’humanité qui la déprime, et alors tu mériteras d’être mère. En effet n’est pas mère seulement celle qui engendre ou qui aime un fils adoptif et le soigne et le suit dans ses besoins de créature animale. Sa mère aussi l’a engendré, mais elle n’est pas mère car elle n’a soin ni de sa chair, ni de son esprit. On est mère quand surtout on se préoccupe de ce qui ne meurt plus, c’est-à-dire de l’esprit, et non seulement de ce qui meurt, c’est-à-dire de la matière. Et crois bien, ô femme, que celui qui aimera l’esprit aimera aussi le corps, parce qu’il aura un amour juste, et ainsi sera juste.”
“J’ai perdu le fils, je le comprends…”
“Ce n’est pas dit. Que ton désir te pousse à la sainteté et Dieu t’exaucera. Il y aura toujours des orphelins dans le monde.”
456.6 – Ils sont aux premières maisons. Aphéqa n’est pas une ville qui puisse rivaliser avec Gamla ou Hippos. Elle est plutôt rurale qu’autre chose mais, peut-être parce qu’elle se trouve à un nœud de routes important, elle n’est pas pauvre. Lieu de passage des caravanes qui vont de l’intérieur au lac, ou du nord au sud, elle est obligée de s’équiper pour fournir aux pèlerins logements et vêtements, sandales et aliments, et ainsi il y a de nombreux magasins et de nombreuses auberges.