455 – L’Église confiée à la maternité de Marie. Discours près de Gamla, en faveur des forçats
8 juillet 1946
Le lundi 8 juillet 1946.
455.1 – L’aube se lève tout juste lorsque Jésus s’éveille et se dresse pour s’asseoir sur son lit rustique fait de terre et d’herbe. Puis il se lève, prend ses sandales et son manteau qu’il avait étendu sur Lui pour se défendre de la rosée et de la fraîcheur de la nuit et, avec précaution, il passe dans l’enchevêtrement de jambes et de bras et de torses et de têtes des apôtres endormis autour de Lui. Il s’éloigne de quelques mètres regardant de près pour voir où il pose les pieds, dans la vague lueur de l’aube, qui sous le feuillage des arbres est à peine un semblant de lumière. Il rejoint un pré découvert. Par une éclaircie entre les arbres, on aperçoit un coin du lac qui se réveille et une large partie du ciel qui s’éclaircit en passant du gris bleu, particulier au firmament qui sort de la nuit, au bleu clair, alors qu’à l’orient il s’estompe déjà en une teinte jaune claire qui, de plus en plus soutenue, passe du jaune clair à un jaune rosé, puis à une pâle couleur de corail, extrêmement gracieuse.
L’aube promet une belle journée malgré une très légère brume qui n’en finit pas de céder à la lumière le champ du ciel là-bas à l’orient, et elle se présente en voiles si légers que l’azur du ciel n’en souffre pas, mais au contraire s’en trouve embelli comme si c’était une mousseline très blanche frangée d’or et de corail, toujours changeante, toujours plus belle, comme si elle s’efforçait d’atteindre la perfection de son éphémère beauté avant que le jour la détruise par le triomphe du soleil. À l’occident, au contraire, quelques astres résistent encore bien qu’ayant perdu déjà leur éclat nocturne, à la lumière qui croît, et la lune, tout près de disparaître derrière la crête des monts, parcourt le ciel, pâle, sans éclat, comme une planète morte.
455.2 – Jésus, debout, les pieds nus dans l’herbe humide de rosée, les bras croisés sur la poitrine, la tête levée pour regarder le jour qui se lève, réfléchit… ou parle avec le Père dans un colloque d’esprits. Le silence est absolu, au point que l’on entend tomber par terre les gouttelettes de la rosée très abondante.
Jésus abaisse son visage, en restant debout les bras croisés, et il se plonge dans une méditation encore plus intense. Il est totalement concentré en Lui-même. Ses magnifiques yeux bien ouverts fixent le sol comme pour arracher à l’herbe une réponse, mais je crois qu’ils ne voient même pas le lent mouvement des herbes qui, sous le vent frais de l’aube, ont une sorte de frémissement, un frisson pareil à celui de quelqu’un qui sort du sommeil et qui s’étire, se retourne, se secoue pour se réveiller tout à fait et redevenir agile en ses nerfs et en ses muscles. Il regarde et ne voit pas ce réveil de l’herbe et des fleurs sauvages qui passe des rameaux, des feuilles, des corolles en ombrelles ou en grappes, en épis, en trochets. Certaines fleurs sont isolées en calices, d’autres disposées en éventails ou ont la forme de gueule-de-loup, ou de corne d’abondance, de plumet, de baie. Certaines sont droites sur leurs tiges, d’autres molles et pendantes d’une tige qui n’est pas la leur où elles se sont enroulées, d’autres sont abandonnées et rampantes sur le sol; certaines sont groupées en familles de nombreuses plantes petites et humbles, d’autres sont solitaires, larges, d’une couleur et d’une allure violentes. Toutes sont occupées à secouer de leurs pétales les gouttes de rosée, désireuses maintenant non plus de rosée mais de soleil, capricieuses dans leurs désirs comme dans leurs dispositions…
En cela, elles sont très semblables aux hommes qui ne sont jamais satisfaits de ce qu’ils possèdent.
Jésus semble écouter. Mais il n’entend certainement pas le bruissement du vent qui augmente et s’amuse à faire tomber la rosée en secouant les branches, ni non plus les chuchotements de plus en plus forts des oiseaux qui s’éveillent et se racontent les rêves de la nuit, ou échangent leurs impressions sur le nid douillet et mélodieux où, dans les brins de laine et de foin, les oisillons hier encore nus mettent leurs premières plumes ou bien ouvrent démesurément leurs becs en montrant avides leurs gosiers rouges et manifestent bruyamment leur première exigence de nourriture. Jésus semble écouter.
Et il n’entend certainement pas le premier appel moqueur du merle, ni le doux chant de la fauvette à tête noire, ni les trilles d’or de l’alouette qui montent joyeusement à la rencontre du soleil qui se lève, ni le sifflement qui déchire l’air tranquille des bandes d’hirondelles qui ont quitté les rochers où elles ont fait leurs nids et commencent à tisser leurs toiles de vols infatigables entre terre et ciel. Et il n’entend pas non plus le jacassement d’une pie qui se penche d’une branche du rouvre auprès duquel se trouve Jésus et semble Lui demander: “Qui es-tu? Que penses-tu?” et se moque. Cela non plus n’interrompt pas sa méditation.
Mais qui ne sait pas que les pies sont taquines? Celle-ci, lasse de voir un intrus dans le petit pré qui est peut-être son endroit préféré, arrache au rouvre deux beaux glands jumelés et, avec la précision d’un champion de tir, les fait tomber sur la tête de Jésus. Ce n’est pas un lourd projectile, capable de blesser, mais de la hauteur d’où il vient, il acquiert assez de force pour attirer l’attention du Méditatif qui regarde en haut et il voit l’oiseau qui, les ailes étendues, avec des inclinations moqueuses, se réjouit de son tir. Jésus a un léger sourire, il secoue la tête, soupire comme pour conclure ses méditations et se déplace en cheminant de côté et d’autre. La pie, avec un rire et un “gué-gué” moqueur, descend pour jacasser, fouiller, creuser l’herbe libérée de l’Intrus.
455.3 – Jésus cherche de l’eau, mais il n’en trouve pas. Il se résigne à retourner vers les apôtres, mais les oiseaux Lui apprennent où en trouver. Par bandes, ils descendent vers des fleurs de très large calice, qui sont autant de petites coupes contenant de l’eau, ou bien ils se posent sur de très larges feuilles veules dont chaque poil retient une goutte de rosée, et là ils se désaltèrent ou font leurs ablutions. Jésus les imite. Il recueille dans le creux de la main l’eau des calices et s’en rafraîchit le visage, il cueille les larges feuilles velues et avec elles il nettoie la poussière de ses pieds nus, il nettoie ses sandales, se les lace. Avec d’autres il se lave les mains jusqu’à ce qu’il les voie propres et il sourit en murmurant:
“Les divines perfections du Créateur!”
Maintenant il est rafraîchi, en ordre parce que, avec ses mains humides, il a coiffé ses cheveux et sa barbe, et pendant que le premier rayon de soleil fait du pré une nappe toute diamantée, il va réveiller les apôtres et les femmes.
455.4 – Les unes et les autres ont du mal à se réveiller, fatigués comme ils le sont. Mais Marie est éveillée, mais immobile à cause de l’enfant qui dort, recroquevillé sur son sein, sa petite tête sous le menton de Marie. La Mère, voyant apparaître sur le seuil de la caverne son Jésus, Lui sourit de ses doux yeux bleu clair et ses joues se colorent de rosé par la joie de le voir. Elle se dégage de l’enfant, qui pleurniche un peu d’être remué, et elle se lève et va vers Jésus de son pas silencieux légèrement ondoyant, de colombe pudique.
“Que Dieu te bénisse, mon Fils, en ce jour.”
“Que Dieu soit avec toi, Maman. La nuit a été dure pour toi?”
“Du tout. Bienheureuse, au contraire. Il me semblait t’avoir tout petit dans mes bras… Et j’ai rêvé qu’il te sortait de la bouche une sorte de fleuve d’or résonnant avec une douceur que l’on ne peut dire, et une voix qui disait… Oh! quelle voix! “C’est la Parole qui enrichit le monde et donne la béatitude à celui qui l’écoute et lui obéit. Sans limite dans sa puissance, dans le temps, dans l’espace, Elle sauvera”. Oh! mon Fils! Et c’est Toi, mon Fils, cette Parole! Comment faire à tant vivre et tant faire pour pouvoir remercier l’Éternel de m’avoir faite ta Mère?”
“Ne t’en mets pas en peine, Maman! Chaque battement de ton cœur est pour Dieu une récompense. Tu es pour Dieu une vivante louange et toujours tu le seras, Maman. Tu le remercies depuis que tu existes…”
“Il ne me semble pas le faire suffisamment, Jésus. C’est si grand, si grand ce que Dieu a fait pour moi! Qu’est-ce que je fais moi, enfin, de plus que toutes ces femmes bonnes, qui sont tes disciples avec moi? Dis-le-Lui, Toi, mon Fils, à notre Père, qu’il me permette de le remercier comme le don le mérite.”
“Ma Mère! Et crois-tu que le Père ait besoin que je Lui demande cela pour toi? Lui a déjà préparé pour toi le sacrifice que tu devras consommer pour cette louange parfaite. Et tu seras parfaite quand tu l’auras accompli…”
“Mon Jésus!… Je comprends ce que tu veux dire… Mais serai-je capable de penser à cette heure-là?… Ta pauvre Maman…”
“La bienheureuse Épouse de l’Amour éternel! Maman, tu es cela. Et l’Amour pensera en toi.”
“Tu le dis, mon Fils, et moi, je me repose sur ta Parole. Mais, Toi… prie pour moi, à cette heure qu’aucun d’entre eux ne comprend… et qui est déjà imminente… N’est-ce pas vrai? N’est-ce pas vrai peut-être?”
Dire l’expression du visage de Marie pendant ce dialogue, est chose impossible. Il n’y a pas d’écrivain qui puisse la traduire en langage humain sans l’abîmer par des mièvreries ou des teintes imprécises. Seul celui qui a le cœur, le cœur bon, tout en étant viril, peut donner mentalement au visage de Marie l’expression réelle qu’il a en ce moment.