Est-ce que par hasard son soleil ne descend pas sur tous les hommes pour les réchauffer, et est-ce que par hasard ses nuages n’arrosent pas les champs des gentils comme ceux des hébreux? Et s’il le fait pour les besoins matériels de l’homme, n’aura-t-Il pas la même prévoyance pour ses besoins spirituels? Et voudrais-tu suggérer à Dieu ce qu’il doit faire? Qui est comme Dieu?”

L’homme était bon. Dans son intransigeance il y avait beaucoup d’ignorance, beaucoup d’idées erronées, mais il n’y avait pas de mauvaise volonté, il n’y avait pas l’intention d’offenser Dieu mais, au contraire, l’intention d’en défendre les intérêts. En entendant ces paroles, il se jeta aux pieds du sage et il Lui demanda pardon d’avoir parlé comme un sot. Il le demanda avec tant d’impétuosité, que pour un peu il provoquait une catastrophe en faisant périr la barque et ceux qui s’y trouvaient. En effet dans son empressement à demander pardon, il ne se soucia plus ni du timon, ni de la voile, ni du courant. Ainsi, après la première erreur d’un jugement défectueux, il commit une seconde erreur de mauvaise manœuvre, et il se prouva à lui-même que non seulement il était un pauvre juge mais aussi un marin maladroit.

Voilà la parabole.

Maintenant, écoutez: selon vous, cet homme aura-t-il ou non le pardon de Dieu? Rappelez-vous: il avait péché contre Dieu et le prochain en jugeant les actions de l’un et l’autre, et il s’en est fallu de peu qu’il soit homicide de ses compagnons. Réfléchissez et répondez…”

Et Jésus croise les bras et il tourne son regard sur toutes les barques, jusqu’aux plus lointaines, jusqu’aux romaines qui font voir une rangée de visages attentifs de patriciennes et de rameurs qui dépassent par-dessus les bords…

448.7 - Les gens parlottent et se consultent… Un murmure à peine sensible de voix qui se confond avec le léger clapotis de l’eau contre les embarcations. Il est difficile de juger. La plupart cependant sont d’avis que l’homme ne sera pas pardonné, parce qu’il a péché. Non, du moins pour le premier péché il ne sera pas pardonné…

Jésus entend le murmure qui s’amplifie en ce sens. Il sourit du regard de ses yeux merveilleux qui brillent dans la nuit, elle-même, comme deux saphirs sous le rayonnement de la lune de plus en plus belle et resplendissante au point que plusieurs pensent à éteindre les lanternes et fanaux, pour rester sous le seul éclairement de la lumière phosphorescente de la lune.

“Éteins aussi celles-là, Simon, dit Jésus à Pierre. Elles sont misérables comme des étincelles en comparaison des étoiles sous ce ciel rempli d’astres et de planètes.”

Pierre est tendu pour entendre le jugement de la foule, et Jésus caresse son apôtre, pendant qu’il allonge la main pour détacher les lanternes et il lui demande tout bas:

“Pourquoi ce regard troublé?”

“Parce que cette fois tu me fais juger par le peuple…”

“Oh! pourquoi le crains-tu?”

“Parce que… il est comme moi… injuste…”

“Mais c’est Dieu qui juge, Simon!”

“Oui. Mais Toi, tu ne m’as pas encore pardonné et maintenant tu attends leur jugement pour le faire… Tu as raison, Maître… Je suis incorrigible… Mais… Pourquoi à ton pauvre Simon ce jugement de Dieu…?”

Jésus lui met la main sur l’épaule et il le fait aisément car Pierre est en bas dans la barque et Jésus debout à la poupe, par conséquent bien au-dessus de Pierre. Et il sourit… mais ne lui répond pas. Au contraire, il demande aux gens:

“Eh bien? parlez fort, barque par barque.”

Hélas! Pauvre Pierre! Si Dieu l’avait jugé d’après l’avis de ceux qui étaient là, Il l’aurait condamné. Sauf trois barques, toutes les autres, y compris celles des apôtres le condamnent. Les romaines ne se prononcent pas et ne sont pas interrogées, mais il est visible qu’elles aussi jugent l’homme condamnable, car d’une barque à l’autre - elles sont trois - elles font le signe du pouce renversé.

Pierre lève ses yeux bovins, effrayés, vers le visage de Jésus, et il rencontre un visage encore plus doux et de ses yeux de saphir s’écoule une sorte de paix, et il voit se pencher sur lui un visage que l’amour fait resplendir et il se sent attiré contre Jésus, de sorte que sa tête grisonnante se trouve appliquée au côté de Jésus alors que le bras du Maître embrasse étroitement ses épaules.

448.8 - “C’est ainsi que juge l’homme, mais ce n’est pas ainsi que Dieu juge, mes enfants! Vous dites: “II ne sera pas pardonné”. Moi, je dis: “Le Seigneur ne voit même pas en lui matière à pardon”. En effet le pardon suppose une faute, mais ici, il n’y avait pas de faute. *

Non, ne murmurez pas en hochant la tête. Je répète: ici, il n’y avait pas de faute. La faute, quand est-ce qu’elle se produit? Quand il y a la volonté de pécher, la conscience que l’on pécherait, et que l’on persiste à vouloir pécher même après que l’on a pris conscience que telle action est un péché.

Tout est dans la volonté avec laquelle on accomplit un acte, que ce soit un acte de vertu ou de péché. Même quand quelqu’un fait un acte évidemment bon mais sans avoir conscience qu’il fait un acte bon, et croyant au contraire qu’il fait un acte mauvais, il fait une faute comme s’il faisait un acte mauvais, et réciproquement.

Réfléchissez sur un exemple. Quelqu’un a un ennemi et il sait qu’il est malade. Il sait que par ordre du médecin il ne doit pas boire d’eau froide, ni même aucun liquide. Il va le trouver, soi-disant par amour. Il l’entend gémir: “J’ai soif, j’ai soif!” et, simulant la pitié, il s’empresse de lui donner à boire de l’eau glacée du puits en disant: “Bois, ami. Moi je t’aime et je ne puis te voir souffrir ainsi de ta soif ardente. Regarde: je t’ai apporté exprès cette eau si fraîche. Bois, bois, car une grande récompense est donnée à celui qui assiste les malades et qui donne à boire à ceux qui ont soif” et en lui donnant à boire, il amène sa mort. Croyez-vous que cet acte, bon en lui-même puisqu’il est fait de deux œuvres de miséricorde, est bon alors qu’il est fait dans un but mauvais? Non, il ne l’est pas.

Et encore: un fils qui a un père ivrogne et qui pour le sauver de la mort qu’amènerait son intempérance, ferme le cellier, enlève l’argent à son père, et lui impose même sévèrement de ne pas aller au village pour boire et ruiner sa santé, vous paraît-il qu’il manque au quatrième commandement du seul fait qu’il fait des reproches à son père et les fait, lui, comme s’il était chef de famille, à son propre père? En apparence il fait souffrir son père et semble coupable. En réalité, c’est un bon fils, car sa volonté est bonne puisqu’il veut sauver son père de la mort. C’est toujours la volonté qui donne à l’acte sa valeur.

Et encore: le soldat qui tue à la guerre est-il homicide? Non, si son esprit ne consent pas au massacre et s’il combat parce qu’il y est contraint, mais le fait avec ce minimum d’humanité que la dure loi de la guerre et sa situation subalterne lui imposent.