“Mais comment as-tu fait? Cela ne t’arrive jamais!” dit et s’exclame André, encore d’une autre barque.

Pierre répond à tous, les uns après les autres, alors qu’ils lui ont parlé tous ensemble.

“Ils m’ont vu? N’importe! S’ils avaient vu aussi mon cœur et… Bon, ne dis pas ça, Pierre… Pourtant, toi, sache que tu ne me fais pas mal. Ce n’est pas une fausse manœuvre, c’est arrivé pour une bonne cause celle de pouvoir me mortifier… Ne te tracasse pas, Jacques! Des vieilleries sont allées au fond… Si je pouvais jeter aussi à leur suite le vieil homme qui résiste en moi! Je voudrais perdre tout, même la barque, mais être vraiment comme le Maître le veut… Comment ai-je fait? Hé! Je me suis prouvé à moi-même, à mon orgueil qui veut faire la leçon même à Dieu dans les choses de l’esprit, que je suis une grosse bête, même pour les choses de la barque… C’est bien fait pour moi. Je me suis fait une parabole, de moi-même à moi-même… Maître, n’est-il pas vrai?”

Jésus sourit pour montrer son accord… Assis à la poupe, à sa place habituelle, blanc sur le fond de l’air qui s’assombrit, tranquille, les cheveux ondulant légèrement au vent du soir, il se détache sur le crépuscule comme un ange de lumière et de paix.

448.4 - Les barques romaines les ont rejoints.

“Elles ont des coques et des voiles parfaites… et puis, des bateliers! Ils vont rapides comme des alcyons Alcyon : oiseau mythique d'heureux présage car, selon les grecs, il ne construisait son nid que sur une mer calme. ! Ils utilisent tout fil de vent, toute veine de courant…”

“Les rameurs sont presque tous des esclaves de Crète ou du Nil” explique Jeanne.

“Les marins du delta sont très adroits, et de même ceux de Crète. Pourtant très bons aussi ceux d’Italie… Ils franchissent Scylla et Charybde Deux monstres marins qu'Ulysse affronte dans l'Odyssée d'Homère. Sans doute un récif et un courant marin violent qui encadraient le détroit de Messine entre la pointe de l'Italie et celle de la Sicile. En voulant éviter l'un, on tombait dans l'autre, d'où l'expression "tomber de Charybde en Scylla" pour aller de mal en pis. … et cela suffit pour les dire excellents” avoue l’inconnu du nom de Benjamin.

“Où allons-nous, Seigneur? À Magdala, ou bien… Regarde, ceux de Magdala viennent vers nous…”

En effet toutes les petites embarcations de cet endroit s’empressent de quitter le rivage ou le petit port, chargées, surchargées de gens d’une manière effrayante, si bien que le bord est presque au niveau de l’eau et elles se dirigent vers les barques de Capharnaüm.

“Non. Restons ici au large en face de la ville. Je parlerai de la barque…”

“C’est que… Ces imprudents veulent se noyer. Mais regarde, Maître! Il est vrai que le lac est tranquille comme une plaque d’argent… mais l’eau, c’est toujours l’eau… et la charge, c’est toujours la charge… et là… ils se croient sur la terre ferme et non pas sur l’eau… Donne-leur l’ordre de s’en retourner… Ils vont se noyer…”

“Homme de peu de foi! Et tu ne te rappelles pas que tant que tu as cru, tu as marché sur l’eau, sur mon invitation, comme sur un terrain solide Cf. EMV 274.3/4. ? Ils ont la foi. Et alors, contre la loi de l’équilibre entre la charge et l’enfoncement, les eaux soutiendront ces barques surchargées.”

“Si cela arrive… c’est vraiment un soir de grand miracle…” murmure Pierre en haussant les épaules alors qu’il descend la petite ancre pour arrêter la barque.

Elle reste ainsi au milieu d’un cercle de barques, en partie de Capharnaüm, en partie de Magdala et en partie de Tibériade, et ces dernières sont celles des romaines, qui prudemment se placent en arrière de celles de Capharnaüm, vers le milieu du lac.

Jésus leur tourne le dos. Il regarde vers celles de Magdala, vers le jardin vaste et ombragé de Marie de Lazare, vers les maisonnettes qui s’étendent sur la rive et dont la blancheur ressort dans la nuit.

448.5 - Le lac, qui n’est plus agité par les proues et les rames, reprend un aspect paisible: c’est une vaste plaque de cristal moirée d’argent par un commencement de lumière lunaire et parsemée d’écaillés de topaze ou de rubis là où les feux des fanaux ou les flammes des lanternes mises à toutes les proues se reflètent dans le lac.

Les visages semblent étranges par le contraste des lueurs rouges-jaunes ou des rayons lunaires. Ils apparaissent en partie très nets, en partie à peine visibles; d’autres semblent coupés en deux, en long ou en large, avec seulement le front ou le menton éclairés, ou bien avec une seule joue, une moitié de visage qui se détache en un profil très net, l’autre côté étant presque caché. Certains ont des yeux brillants alors que d’autres paraissent avoir des orbites vides, et il en est ainsi des bouches ou pour certains les dents s’éclairent d’un sourire alors que, pour d’autres, elles disparaissent dans l’ombre.

Mais pour que tout le monde voie Jésus, voilà que des barques de Capharnaüm et de Magdala on passe des quantités de fanaux que l’on met aux pieds de Jésus, accrochés aux rames inutilisées, placés sur le bord de la proue et de la poupe et jusque sur le mât dont la voile a été amenée.

La barque où se trouve Jésus brille ainsi dans un cercle de barques restées sans lumières, et Jésus est maintenant bien visible, revêtu de tous côtés par la lumière. Seules les barques romaines s’éclairent de leurs lanternes rouges dont une brise très légère fait osciller la flamme.

448.6 - “La paix soit avec vous!” commence Jésus en se mettant debout malgré le léger tangage de la barque et en ouvrant les bras pour bénir. Puis il poursuit, en parlant lentement, pour que tout le monde entende bien et, sur le lac silencieux, la voix se répand, puissante et harmonieuse.

“Il y a un moment, un de mes apôtres m’a proposé une parabole et maintenant je vous la propose, car elle peut être utile à tous, étant donné que tous vous pouvez la comprendre. Écoutez-la.

Un homme naviguait sur un lac par une soirée tranquille comme celle-ci et, se sentant sûr de lui-même, il eut la prétention d’être sans défauts. C’était un homme très expérimenté dans les manœuvres et, pour cette raison, il se sentait supérieur aux autres qu’il rencontrait sur l’eau. Parmi eux, beaucoup venaient par plaisir et donc sans l’expérience que donne le travail habituel et fait pour gagner sa vie. Par ailleurs c’était un bon Israélite et, pour ce motif, il se croyait en possession de toutes les vertus. Enfin, c’était réellement un brave homme.

Un soir donc qu’il s’en allait naviguant avec assurance, il se permit d’exprimer des jugements sur son prochain. C’était, selon lui, un prochain si lointain qu’il n’avait plus à le considérer comme prochain. Aucun lien de nationalité, de métier ou de foi, ne l’unissait à ce prochain et ainsi lui, n’étant retenu par aucun lien de solidarité nationale, religieuse ou professionnelle, le ridiculisait tranquillement, sévèrement même, et il se lamentait de n’être pas le maître du lieu, car s’il l’avait été, il aurait chassé de ce lieu le prochain, et dans sa foi intransigeante, il reprochait presque au Très-Haut de permettre à ces gens différents de lui de faire ce que lui faisait, et de vivre là où lui vivait.

Dans la barque il avait un ami, un très bon ami qui l’aimait avec justice et pour cette raison le voulait sage, et quand il fallait le faire, il corrigeait ses idées erronées. Ce soir-là, donc, cet ami dit au batelier: “Pourquoi ces pensées? N’est-il pas unique le Père des hommes? N’est-ce pas Lui le Seigneur de l’Univers?