“C’est la vie qui nous l’a donné, et ta dureté de nous envoyer hors de la maison. C’est toi qui nous as mis au contact du monde”.

“C’est bien. Et qu’avez-vous fait dans Je monde?”

“Ce que nous pouvions pour obéir à ton ordre de gagner notre vie avec le rien que tu nous as donné”.

“C’est bien. Mettez-vous dans ce coin… Et maintenant à vous, maigres, malades et mal vêtus. Qu’avez-vous fait pour vous réduire ainsi? Vous étiez pourtant sains et bien vêtus quand vous êtes partis?”

“En dix ans les habits s’usent…” objectèrent les paresseux.

“Il n’y a donc plus de toile dans le monde qui serve pour les vêtements d’hommes?”

“Oui… Mais il faut de l’argent pour en acheter…”

“Vous en aviez”.

“En dix ans… il était plus que fini. Tout ce qui commence a une fin”.

“Oui, si vous en prenez sans en mettre. Mais pourquoi en avez-vous seulement pris? Si vous aviez travaillé, vous auriez pu en mettre et en enlever sans fin et même augmenter vos réserves. Vous avez peut-être été malades?”

“Non, père.”

“Et alors?”

“Nous nous sentions perdus… Nous ne savions que faire, ce qui convenait… Nous craignions de mal faire et pour ne pas mal faire, nous ne faisions rien”

“Et n’aviez-vous pas votre père, à qui vous pouviez vous adresser pour demander conseil? Ai-je jamais été peut-être un père exigeant, inabordable?”

”Oh! non! Mais nous rougissions de te dire: ‘Nous ne sommes pas capables de prendre des initiatives’. Tu as été toujours si actif… Nous nous sommes cachés par honte”.

“C’est bien. Allez au milieu de la pièce. À vous! Et vous que me dites-vous? Vous qui semblez avoir souffert de la faim et de la maladie? Peut-être l’excès de travail vous a rendus malades? Soyez sincères et je ne vous gronderai pas”.

Certains de ceux qui étaient interpellés se jetèrent à genoux en se battant la poitrine et en disant:

“Pardonne-nous, ô père! Déjà Dieu nous a châtiés et nous le méritons. Mais toi, qui es notre père, pardonne-nous!… Nous avons bien commencé, mais nous n’avons pas persévéré. Nous étant enrichis facilement, nous disions: ‘Bon! Jouissons un peu comme le suggèrent les amis et puis nous retournerons au travail et nous fermerons les brèches’. Et, en vérité, nous voulions faire ainsi: revenir aux deux pièces et puis les faire fructifier de nouveau comme par jeu. Et par deux fois (disent deux d’entre eux), par trois fois (dit un autre) nous avons réussi. Mais ensuite la chance nous a abandonnés et nous avons perdu tout notre argent”.

“Mais pourquoi ne vous êtes-vous pas repris après la première fois?”.

“Parce que le pain épicé par le vice corrompt le palais, et on ne peut plus s’en passer…”

“Il y avait votre père…”

“C’est vrai. Et nous soupirions vers toi avec regret et nostalgie. Mais nous t’avions offensé… Nous suppliions le Ciel de t’inspirer de nous appeler pour recevoir tes reproches et ton pardon; nous le demandions et nous le demandons plutôt que les richesses dont nous ne voulons plus parce qu’elles nous ont dévoyés”.

“C’est bien. Mettez-vous aussi près de ceux d’auparavant, au milieu de la pièce. Et vous, malades et pauvres comme eux, mais qui vous taisez et ne montrez pas de douleur, que dites-vous?”

“Ce qu’ont dit les premiers. Que nous te haïssons parce que tu nous as ruinés par ton imprudente façon d’agir. Toi qui nous connaissais, tu ne devais pas nous lancer dans les tentations. Tu nous as haïs et nous te haïssons. Tu nous as tendu ce piège pour te débarrasser de nous. Sois maudit”.

“C’est bien. Allez avec les premiers dans ce coin. Et maintenant à vous, mes fils, florissants, sereins, riches. Dites. Comment êtes- vous arrivés à cela?”