“Le Nazaréen qui a ensorcelé nos dames. Il est derrière toi…”

Ennius se retourne comme s’il avait un aspic derrière lui. Il regarde Jésus qui avance lentement au milieu des gens qui se pressent autour de Lui, pauvres gens du peuple et même esclaves des romains, et il raille:

“Ce gueux?! Les femmes sont dépravées. Mais fuyons, qu’il ne nous ensorcelle pas nous aussi!”

“Vous, dit-il finalement à ses pauvres esclaves, qui sont restés tout le temps avec leurs fardeaux comme des cariatides et pour lesquels il n’y a pas de pitié, Vous, allez à la maison, et vite puisque vous avez perdu du temps jusqu’à présent et que ceux qui préparent attendent les épices et les parfums. En vitesse! Et rappelez-vous qu’il y a le fouet si tout n’est pas prêt au crépuscule.”

Les esclaves s’en vont en courant, suivis plus lentement par le romain et ses deux amis…

425.6 – Jésus s’avance, attristé parce qu’il a entendu la fin de la conversation d’Ennius et, du haut de sa grande taille, il regarde avec une infinie compassion les esclaves qui courent sous leurs fardeaux. Il regarde tout autour de Lui cherchant d’autres visages d’esclaves romains… Il en voit quelques-uns, tremblants de peur d’être surpris par les intendants ou chassés par les hébreux, mêlés à la foule qui l’enserre, et il dit en s’arrêtant:

“N’y a-t-il personne de cette maison parmi vous?”

“Non, Seigneur, mais nous les connaissons” répondent les esclaves présents.

“Matthieu, donne-leur une obole abondante Matthieu (ancien percepteur d'impôts) tient exceptionnellement la bourse commune, en l'absence de Judas, parti pour éviter la rencontre avec les romaines. : Ils la partageront avec leurs compagnons, pour qu’ils sachent qu’il y a quelqu’un qui les aime.

Et vous sachez-le, et dites-le aux autres, qu’avec la vie ne cesse que la douleur pour ceux qui auront été bons et honnêtes dans leurs chaînes, et avec la douleur la différence entre riches et pauvres, entre hommes libres et esclaves. Après il y a un Dieu unique et juste pour tous. Lui, sans tenir compte de la richesse ou des chaînes, récompensera les bons et châtiera ceux qui ne le sont pas. Souvenez-vous-en.”

“Oui, Seigneur, Mais nous qui sommes de la maison de Claudia et de Plautina, nous sommes assez heureux, comme ceux de Livia et de Valeria, et nous te bénissons car tu as amélioré notre sort” dit un vieil esclave que tous écoutent comme un chef.

“Pour me montrer que vous m’êtes reconnaissants, soyez toujours meilleurs, et vous aurez le vrai Dieu pour éternel Ami.”

Et Jésus lève la main comme pour les congédier et les bénir, et puis il s’adosse à une colonne et il commence à parler au milieu du silence attentif de la foule. Les esclaves ne s’éloignent pas, mais ils restent pour entendre les paroles qui sortent de la bouche divine.

425.7 – “Écoutez. Un père qui avait beaucoup d’enfants donna à chacun d’eux, devenus adultes, deux pièces de monnaie de grande valeur et il leur dit:

“Je n’ai plus l’intention de travailler pour chacun de vous. Vous êtes maintenant en âge de gagner votre vie. Je donne donc à chacun la même quantité d’argent pour l’employer comme il vous plaît davantage et dans votre intérêt. Je resterai ici à attendre, disposé à vous conseiller, prêt aussi à vous aider si par suite d’un malheur involontaire vous perdez en tout ou en partie l’argent que je vous donne maintenant. Cependant rappelez-vous bien que je serai inexorable pour celui qui l’aura perdu par malice volontaire, et pour les paresseux qui le dépensent ou le laissent improductif par oisiveté ou par vice. À tous j’ai enseigné le Bien et le Mal. Vous ne pouvez donc pas dire que vous allez ignorants au-devant de la vie. J’ai donné à tous l’exemple d’une activité sage et juste et d’une vie honnête. Vous ne pouvez pas dire, par conséquent, que je vous ai corrompu l’esprit par mes mauvais exemples. J’ai fait mon devoir. Maintenant faites le vôtre, car vous n’êtes pas sots, ni non préparés, ni analphabètes. Allez”

Et il les congédia, restant seul, à attendre, dans sa maison.

Ses enfants se répandirent dans le monde. Ils avaient tous les mêmes choses: deux pièces de monnaie de grande valeur dont ils pouvaient librement disposer, et un plus grand trésor de santé, d’énergies, de connaissances et d’exemples paternels. Ils auraient donc dû réussir tous de la même façon.

Mais qu’advint-il? Parmi les enfants, certains usèrent bien de leurs ressources et se firent vite un grand et honnête trésor grâce à un travail infatigable et honnête et à une bonne conduite réglée sur les enseignements paternels; d’autres firent d’abord honnêtement fortune, mais ensuite ils la dispersèrent dans l’oisiveté et la bonne chère; d’autres firent fortune par l’usure et des commerces indignes; d’autres ne firent rien à cause de leur inertie, de leur paresse, de leur indécision et ils arrivèrent à la fin de leurs monnaies de grande valeur sans avoir pu encore trouver une occupation quelconque.

425.8 – Après quelque temps, le père de famille envoya des serviteurs, partout où il savait que se trouvaient ses enfants, et il dit aux serviteurs:

“Vous direz à mes enfants de se réunir dans ma maison. Je veux qu’ils me rendent compte de ce qu’ils ont fait pendant ce temps et je veux me rendre compte par moi-même de leur situation”.

Et les serviteurs allèrent rejoindre les enfants de leur maître. Ils portèrent le message et chacun d’eux revint avec l’enfant du maître qu’il avait rejoint.

Le père de famille les accueillit très solennellement, en père, mais aussi en juge, et tous les parents de la famille étaient présents, et avec les parents, les amis, les connaissances, les serviteurs, les compatriotes et les gens des alentours. Une grande assemblée. Le père était sur son siège de chef de famille et autour, en demi-cercle, tous les parents, amis, connaissances, serviteurs, gens du village ou des alentours. En face, alignés, les enfants.

Même sans qu’ils fussent interrogés, leur aspect différent manifestait la vérité. Ceux qui avaient été travailleurs, honnêtes, d’une conduite correcte et qui avaient fait saintement fortune, avaient l’air florissant, tranquille et à l’aise de ceux qui ont de larges moyens, une bonne santé et la conscience tranquille. Ils regardaient le père avec un sourire bon, reconnaissant, humble, mais en même, temps triomphant, éclairé par la joie d’avoir honoré le père et la famille, et d’avoir été de bons fils, de bons citoyens et de bons fidèles. Ceux qui avaient dissipé leurs ressources dans la paresse ou le vice étaient mortifiés, penauds, d’aspect minable et de tenue négligée, marqués par la bombance ou par la faim dont ils portaient l’empreinte sur toute leur personne. Ceux qui avaient fait fortune par des manœuvres délictueuses, avaient le visage dur, agressif, le regard cruel et troublé des fauves qui craignent le dompteur et s’apprêtent à réagir…

Le père commença l’interrogatoire par ces derniers:

“Comment donc, vous qui aviez l’air si tranquille quand vous êtes partis, paraissez-vous être maintenant des fauves prêts à déchirer? D’où vous vient cet aspect?”