415 – Court passage à Béthanie

11 avril 1946 / 17 juillet 1944

Le jeudi 11 avril 1946.

415.1 – Le crépuscule rougit le ciel quand Jésus arrive à Béthanie. En nage, couverts de poussière, les siens le suivent. Et Jésus et les apôtres sont les seuls qui bravent la fournaise de la route à laquelle donnent peu d’ombre les arbres qui continuent du mont des Oliviers jusqu’aux pentes de Béthanie.

L’été fait rage, mais plus encore fait rage la haine. Les champs sont dépouillés La Pentecôte, qui vient de se dérouler, est le temps de la moisson des blés en Palestine, et Pâque, cinq semaines auparavant, est celle de l'orge. et brûlés, fournaises qui exhalent des souffles de feu. Mais les âmes des ennemis de Jésus sont encore plus dépouillées, je ne dis pas d’amour, mais d’honnêteté, de sens moral même humain, brûlées par la haine… Et il n’y a pour Jésus qu’une maison, qu’un refuge: Béthanie. Là, c’est l’amour, le soulagement, la protection, la fidélité… Le Pèlerin persécuté s’y dirige avec son habit blanc, son visage affligé, le pas fatigué de quelqu’un qui ne peut s’arrêter, parce que ses ennemis l’aiguillonnent par derrière, le regard résigné de quelqu’un qui déjà contemple la mort que chaque heure, chaque pas rapproche et que déjà il accepte pour obéir à Dieu…

La maison, au milieu de son vaste jardin, est toute fermée et muette, dans l’attente des heures plus fraîches. Le jardin est vide et muet, et le soleil y règne seul en maître.

415.2 – Thomas fait un appel de sa voix de baryton. Un rideau se déplace, un visage risque un regard… Puis un cri:

“Le Maître!”

Les serviteurs accourent dehors, suivis des maîtresses étonnées, qui n’attendaient certainement pas Jésus à cette heure de feu.

“Rabbouni!”

“Mon Seigneur!”

Marthe et Marie saluent de loin, déjà courbées, prêtes à se prosterner, ce qu’elles font dès l’ouverture du portail. Jésus n’est plus séparé d’elles.

“Marthe, Marie, la paix à vous et à votre maison.”

“La paix à Toi, Maître et Seigneur… Mais comment donc à cette heure?” demandent les sœurs en congédiant, les serviteurs pour que Jésus puisse parler librement.

“Pour me reposer le corps et l’esprit là où il n’y a pas de haine…” dit tristement Jésus en tendant les mains comme pour dire: “Me voulez-vous.”

Il s’efforce de sourire, mais c’est un bien triste sourire que dément le regard des yeux douloureux.

“Ils t’ont fait du mal?” demande Marie en s’enflammant.

“Que t’est-il arrivé?” demande Marthe et, maternelle, elle ajoute: “Viens, je te donnerai de quoi te restaurer. Depuis quand marches-tu, pour être si fatigué?”

“Depuis l’aube… et je peux dire continuellement, car le court arrêt dans la maison d’Elchias le sanhédriste a été pire qu’un long chemin…”

“Ils t’ont tourmenté…?”

“Oui… et d’abord au Temple…”

“Mais pourquoi es-tu allé chez ce serpent?” demande Marie.

“Parce que le fait de ne pas y aller aurait servi à justifier sa haine qui m’aurait accusé de mépriser les membres du Sanhédrin. Mais désormais… que j’y aille ou n’y aille pas, la mesure de la haine pharisaïque est comble… et il n’y aura plus de trêve…”

“Nous en sommes là? Reste avec nous, Maître. Ici, ils ne te feront pas de mal…”

“Je manquerais à ma mission… Beaucoup d’âmes attendent leur Sauveur. Je dois aller…”