“Non. Nous nous sommes arrêtés pendant les heures chaudes dans une maison des disciples des bergers. Je ne suis pas fatigué…”
“Alors allons… Jonathas, tu prépareras tout pour le Seigneur et pour ceux qui l’accompagnent… Descends, Mathias…” commande-t-elle à l’intendant qui se tient respectueusement près d’elle et à l’enfant qui s’est fait un nid dans les bras de Jésus et, caressant, tient sa petite tête brune dans le creux du cou de Jésus comme un tourtereau sous l’aile paternelle. L’enfant soupire de peine, pourtant il s’apprête à obéir.
Mais Jésus dit:
“Non. Il va venir avec nous et ne nous dérangera pas. Ce sera le petit ange devant lequel il ne peut y avoir d’actes ou d’entretiens scandaleux, et qui empêchera le plus léger soupçon de naître dans les cœurs. Allons…”
“Maître, Élise et moi, nous entrons dans la maison ou bien nous veux-tu tout près?” demande le Zélote.
“Allez, vous aussi.”
400.3 – Jeanne conduit Jésus par une large allée qui traverse le jardin. Ils se dirigent vers les roseraies qui descendent et remontent les versants opposés qui forment le domaine fleuri de la disciple. Et Jeanne continue. On dirait qu’elle veut vraiment s’isoler là où il n’y a que des rosiers et des arbres et des oiseaux dans les branches, qui se disputent une place pour dormir ou font un dernier tour à leurs nids.
Les roses, ce soir encore en boutons et qui demain épanouies tomberont sous les ciseaux, exhalent un puissant parfum avant de se reposer sous la rosée. Ils s’arrêtent dans une petite vallée entre deux replis de terrain sur lesquels forment de riants festons d’un côté des roses carnées et de l’autre des roses rouges comme des taches de sang en train de se coaguler. Il y a là un rocher qui peut servir de siège ou d’appui pour poser les paniers des cueilleurs. Il y a dans l’herbe et sur le rocher des roses et des pétales froissés qui témoignent du travail de la journée.
Jeanne, de sa main ornée de bagues, dégage le siège de ces débris et elle dit:
“Assieds-toi, Maître. Je dois te parler… longuement.”
Jésus s’assoit et Mathias se met à courir çà et là sur l’herbette jusqu’à ce qu’il s’intéresse grandement à la poursuite d’un gros crapaud venu prendre le frais dans la soirée, et il s’éloigne en criant et en sautant de joie, allant et venant derrière le pauvre crapaud, jusqu’à ce que le distraie le gîte d’un grillon dans lequel il se met à fouiller avec une petite brindille.
“Jeanne, je suis ici pour t’écouter… Tu ne parles pas?” demande Jésus après un moment de silence et il cesse d’observer l’enfant pour regarder la disciple qui se tient debout devant Lui, sérieuse et silencieuse.
“Oui, Maître. Mais… c’est très difficile… et je crois que ce sera pénible à entendre…”
“Parle avec simplicité et confiance…”
400.4 – Jeanne se laisse glisser sur l’herbe et à moitié assise sur les talons en contre bas par rapport à Jésus qui est assis sur le rocher, dans une pose austère et raide, distant comme homme plus que s’il était séparé par plusieurs mètres et de nombreux obstacles, mais voisin comme Dieu et Ami grâce à la bonté du regard et du sourire. Et Jeanne le regarde, le regarde dans la douceur du crépuscule d’un soir de mai. Enfin elle parle:
“Mon Seigneur… avant de parler… j’ai besoin de t’interroger… de connaître ta pensée… de comprendre si je me suis trompée sur le sens de tes paroles… Je suis une femme, une sotte femme… peut-être ai-je rêvé… et que maintenant seulement je me rends compte… des choses comme tu les as dites, comme tu les as préparées, comme tu les veux pour ton Royaume… Peut-être Kouza a-t-il raison et moi tort…”
“Kouza t’a fait des reproches?”
“Oui et non, Seigneur. Il m’a seulement dit. au nom de sa puissance maritale, que s’il en est comme les derniers faits le font penser, je dois te quitter car lui, dignitaire d’Hérode, ne peut permettre que son épouse conspire contre Hérode.”
“Et quand donc as-tu été conspiratrice? Qui pense à faire du tort à Hérode? Son pauvre trône si dégoûtant ne vaut pas ce siège au milieu des rosiers. Je m’assois ici, mais je ne m’assoirais pas sur son siège. Que Kouza se rassure! Ni le trône d’Hérode, ni même celui de César ne me font envie. Ce ne sont pas mes trônes et ce ne sont pas mes royaumes.”
“Oh! Oui, Seigneur?! Béni que tu es! Quelle paix tu me donnes! Cela fait des jours que j’en souffre! Mon Maître, saint et divin, mon cher Maître, mon Maître de toujours, tel que je t’ai compris, vu, aimé, tel que je t’ai cru. si élevé, si élevé au-dessus de la Terre, si… si divin, ô mon Seigneur et Roi céleste!” et Jeanne, ayant pris la main de Jésus, en baise respectueusement le dos, en restant à genoux comme en adoration.
“Mais qu’est-il donc arrivé? Une chose que j’ignore, capable de te troubler ainsi, de brouiller en toi la limpidité de ma figure morale et spirituelle? Parle!”
“Quoi? Maître, les fumées de l’erreur, de l’orgueil, de la cupidité, de l’entêtement se sont élevées comme de puants cratères et ont embrouillé ton image dans la pensée de certains, de certaines… et ont essayé de faire la même chose en moi. Mais moi, je suis ta Jeanne, ta grâce, ô Dieu! Et je ne me serais pas perdue. Au moins je l’espère, sachant combien Dieu est bon. Mais celui qui n’est qu’un embryon d’âme qui lutte pour se former, peut bien mourir à cause d’une déception. Mais celui qui n’est que quelqu’un qui d’une mer fangeuse, troublée par des courants violents, essaie de gagner le rivage, le port, de se purifier, de connaître d’autres lieux de paix, de justice, peut bien être vaincu par la fatigue s’il perd la confiance en ce rivage, en ces lieux, et se laisser reprendre par les courants, par la fange. Et moi j’étais affligée, torturée, par cette ruine des âmes, pour lesquelles j’implore Lumière. Les âmes que nous formons pour la Lumière éternelle nous sont encore plus chères que les corps auxquels nous donnons la lumière terrestre. Maintenant je comprends ce que c’est que d’être mère d’une chair et d’être mère d’une âme. On pleure pour notre petit enfant qui est mort, mais c’est seulement notre douleur. Pour un esprit que nous avons essayé de faire grandir dans ta Lumière et qui meurt, nous ne souffrons pas pour nous seuls. Mais avec Toi, avec Dieu… car notre Douleur pour la mort spirituelle d’une âme est aussi ta douleur, une infinie douleur de Dieu… Je ne sais pas si je m’explique bien…”
400.5 – “Oh! très bien. Mais fais un récit ordonné, si tu veux que je te console.”
“Oui, Maître. Tu as envoyé à Béthanie Simon le Zélote et Judas de Kérioth, n’est-ce pas? Pour cette jeune fille hébraïque que les romaines t’ont donnée et que tu as envoyée à Nikê… Egla, une esclave israélite rachetée. ”
“Oui! Eh bien?…”