Il va avec l’homme derrière une maison au-delà de laquelle s’étend la campagne.
“Là il y a le puits… Bois, et puis écoute-moi.”
“Non, homme. Verse d’abord en Moi ta peine et ensuite… je boirai. Et puis j’aurai peut-être une eau plus douée pour ma soif que celle du sol.”
“Laquelle, Maître?”
“Ton repentir. Allons sous ces arbres. Ici les femmes nous observent. Viens” et il lui met la main sur l’épaule et le pousse vers un massif d’oliviers.
“Comment sais-tu que je suis coupable et que je me repens?”
“Oh!… Mais parle et n’aie pas peur de Moi.”
387.4 - “Seigneur… Nous étions sept frères d’un même père, mais moi j’étais né d’une femme que mon père avait épousée une fois veuf. J’étais haï par les six autres. Le père. en mourant, nous laissa à tous des parts égales. Mais quand il fut mort, les six autres, en corrompant les juges, m’enlevèrent tout mon bien. Ils chassèrent ma mère et moi-même, avec des accusations infâmes. Elle mourut alors que j’avais seize ans… et elle mourut de privations… Et dès lors, je n’ai plus eu personne pour m’aimer…” et il pleure tout abattu. Il se reprend et continue: “Les six, riches et heureux, connaissaient la prospérité, grâce aussi à mon bien, et moi je mourais de faim car j’étais tombé malade en assistant ma mère épuisée… Mais Dieu les à frappés l’un après l’autre. Je les ai tant maudits, tant haïs, qu’ils ont été victimes du sortilège. Faisais-je mal? Certainement. Je le sais. Et je le savais. Mais comment aurais-je pu ne pas les haïr et les maudire? Le dernier, qui était en réalité le troisième par rang d’âge, résistait à toutes les malédictions. Il prospérait même, grâce aux biens des cinq autres, il avait hérité légitimement des trois plus jeunes, morts sans épouses, il avait épousé la veuve du premier, mort sans enfants, et il avait frauduleusement, par des prêts et des ruses, enlevé une bonne partie de la succession du second à la veuve et aux orphelins. Quand il me rencontrait par hasard aux marchés où j’allais comme serviteur d’un riche pour vendre des denrées, il m’insultait et me frappait… Un soir, je l’ai rencontré… J’étais seul, il était seul. Lui était un peu ivre de vin… Et moi, j’étais ivre de souvenirs et de haine… Il y avait dix ans que ma mère était morte… Il m’insulta, en insultant la morte… Il l’appela “chienne immonde” et il m’appela “fils de la hyène…”
Seigneur, s’il n’avait pas touché ma mère… j’aurais supporté. Mais il l’a insultée… Je l’ai pris au collet. Nous avons lutté… Je voulais seulement le frapper… Mais il a glissé à terre… et la terre était couverte d’une herbe glissante, en pente… et dessous il y avait un ravin et un torrent… Il a roulé, ivre comme il l’était, et il est tombé… On le cherche encore depuis tant d’années… Mais il est enseveli dans les pierres et le sable d’un torrent du Liban. Moi, je ne suis plus revenu chez mon maître, et lui n’est plus revenu à Césarée Panéade. J’ai marché sans paix… Ah! la malédiction de Caïn! Peur de vivre… et peur de mourir… Je suis tombé malade… Et puis… j’ai entendu parler de Toi… Mais j’avais peur… On disait que tu voyais dans le cœur de l’homme. Et ils sont si méchants les rabbis d’Israël!… Ils ne connaissent pas la pitié… Toi, Rabbi des rabbis, tu étais ma terreur… Et je fuyais devant Toi. Et pourtant je voudrais être pardonné…”
Il pleure, affaissé sur le sol…
387.5 - Jésus le regarde et murmure:
“Et prenons sur Moi-même ces péchés!… Fils! Écoute. Je suis la Pitié, pas la terreur. C’est aussi pour toi que je suis venu. N’aie pas honte de Moi… Je suis le Rédempteur. Tu veux être pardonné? De quoi?”
“De mon crime. Tu me le demandes? J’ai tué mon frère.”
“Tu as dit: “Je voulais seulement le frapper” parce qu’à ce moment-là tu étais offensé et irrité. Mais quand tu haïssais et maudissais non pas un mais six frères, tu n’étais pas offensé et irrité. Tu le faisais comme tu respirais, spontanément. La haine et la malédiction, la joie de les voir frappés, c’était ton pain spirituel, n’est-ce pas?”
“Oui, Seigneur. Pendant dix années ce fut mon pain.”
“Eh bien, en réalité, le plus grand crime, tu l’as commencé du moment où tu as haï et maudit. Tu es six fois homicide de tes frères.”
“Mais, Seigneur, ils m’avaient ruiné et haï… Et ma mère était morte de faim…”
“Tu veux dire que tu avais raison de te venger.”
“Oui, je veux le dire.”
“Tu n’as pas raison. Il y avait Dieu pour punir. Toi, tu devais aimer. Et Dieu t’aurait béni sur la Terre et dans le Ciel.”
“Il ne me bénira donc jamais?”
“Le repentir ramène la bénédiction. Mais que de douleurs, que d’angoisses tu t’es donné! Par ta haine tu t’en es données beaucoup plus que ne t’en avaient données tes frères!…”
“C’est vrai! C’est vrai! Une horreur qui dure depuis vingt-six ans. Oh! Pardonne-moi, au nom de Dieu. Tu vois que j’ai en moi la douleur de ma faute! Je ne demande rien pour ma vie. Je suis mendiant et malade. Mais je veux rester tel, souffrir, expier. Mais donne-moi la paix de Dieu! J’ai fait des sacrifices au Temple en souffrant de la faim, pour accumuler la somme pour l’holocauste. Mais je ne pouvais dire mon crime, et je ne sais pas si mon sacrifice a été accepté.”
“Nullement. Même si chaque jour tu en avais consommé un, à quoi aurait-il servi quand tu mentais en l’offrant?
C’est un rite superstitieux et inutile celui qui n’est pas précédé du sincère aveu de la faute. Faute ajoutée à une faute, et donc encore plus qu’inutile. Offrande sacrilège. Que disais-tu au prêtre?”