Judas entend une façon de parler très raffinée, il voit deux yeux splendides à travers le voile fin, peut-être sent-il proche une grande aventure et il y consent sans difficulté.

371.3 - Le groupe des romaines se sépare et il reste avec Claudia, Plautina et Valeria; les autres continuent.

Claudia regarde tout autour. Elle voit qu’est solitaire le petit chemin où ils se sont arrêtés et, de sa main très belle, elle rejette en arrière son voile et découvre son visage.

Judas la reconnaît, et après un instant d’étonnement, il s’incline pour la saluer en mêlant des gestes juifs à des paroles romaines:

“Domina!”

“Oui, c’est moi. Redresse-toi et écoute. Tu aimes le Nazaréen. Tu te préoccupes de son bien. Tu as raison. C’est un vertueux et qu’il faut défendre. Nous le vénérons comme grand et juste. Les juifs ne le vénèrent pas. Ils le haïssent. Je le sais. Écoute. Écoute bien, rappelle-toi et mets en pratique. Moi, je veux le protéger. Je ne suis pas comme la luxurieuse de tout à l’heure. Avec honnêteté et vertu. Quand ton amour et ta sagacité te permettront de voir qu’il y a un piège pour Lui, viens ou envoie quelqu’un. Claudia peut tout sur Ponce. Claudia obtiendra la protection pour le Juste. Tu comprends?”

“Parfaitement, domina. Que notre Dieu te protège. Je viendrai, pourvu seulement que je le puisse, je viendrai moi, personnellement. Mais comment arriver jusqu’à toi?”

“Demande toujours Albula Domitilla. C’est une seconde moi-même. Mais personne ne s’étonne si elle parle avec des juifs car c’est elle qui s’occupe de mes libéralités. On te croira un client. Peut-être cela t’humilie-t-il?”

“Non, domina. Servir le Maître et obtenir ta protection, c’est un honneur.”

“Oui. Je vous protégerai. Je suis une femme, mais j’appartiens à la gens Claudia. J’ai plus de pouvoir que tous les grands d’Israël car, derrière moi, il y a Rome. Tiens, en attendant, pour les pauvres du Christ. Notre obole. Cependant… je voudrais qu’on me laisse parmi les disciples ce soir. Procure-moi cet honneur et tu seras un protégé de Claudia.”

Sur un type comme l’Iscariote, les paroles de la patricienne ont un effet prodigieux. Il est au septième ciel… Il ose demander:

“Mais vraiment tu l’aideras?”

“Oui, son Royaume mérite d’être fondé, car c’est un royaume de vertu. Il sera le bienvenu pour s’opposer aux laideurs qui recouvrent les royaumes actuels, et qui me dégoûtent.

Rome est grande, mais le Rabbi est bien plus grand que Rome. Sur nos enseignes, nous avons les aigles et l’orgueilleuse inscription, mais sur les siennes il y aura les Génies et son saint Nom. Grandes, vraiment grandes seront Rome et la Terre, quand elles mettront ce Nom sur leurs enseignes et quand son signe sera sur les étendards et sur les temples, sur les arches et les colonnes.”

Judas est stupéfait, songeur, extatique. Il balance la lourde bourse qui lui a été donnée, et il le fait machinalement, et en hochant la tête il dit: “oui, oui, oui” à tout.

“Maintenant donc, allons les rejoindre. Nous sommes alliés, n’est-ce pas? Alliés pour protéger ton Maître et le Roi des âmes honnêtes.”

Elle descend son voile, et rapide, agile, elle s’en va presque en courant rejoindre le groupe qui l’a précédée, suivie des autres et de Judas qui a le souffle court non pas tant par la course que par ce qu’il a entendu. Le palais de Lazare est en train d’avaler les derniers groupes de disciples quand ils le rejoignent. Ils entrent rapidement, et le portail de fer se referme avec le grand bruit de ferraille des verrous poussés par le gardien.

371.4 - Une seule lampe, portée par la femme du gardien, a du mal à éclairer le vestibule carré entièrement blanc du palais de Lazare. On comprend que la maison n’est pas habitée bien qu’elle soit gardée et tenue en ordre. Marie et Marthe conduisent les hôtes dans un vaste salon, qui certainement sert pour les banquets, aux murs fastueux couverts d’étoffés précieuses, qui montrent leurs arabesques à mesure qu’on allume les lampadaires et qu’on place des lampes sur les crédences, sur les coffres précieux, disposés le long des murs, ou sur les tables qui s’y appuient, toutes prêtes à servir, mais inutilisées depuis un certain temps. Mais Marie ordonne de les apporter au milieu de la salle et de les préparer pour le souper avec les vivres que les serviteurs de Jeanne retirent des sacs et des paniers et posent sur les crédences.

Judas prend Pierre à part et lui dit quelque chose à l’oreille. Je vois Pierre qui écarquille les yeux et qui secoue sa main comme s’il s’était brûlé les doigts, en s’exclamant:

“Foudres et cyclones! Mais que dis-tu?”

“Oui. Regarde et réfléchis! Ne plus avoir peur! N’être plus ainsi angoissé!”

“Mais c’est trop beau! Trop! Mais qu’a-t-elle dit? Que vraiment elle nous protège? Que Dieu la bénisse! Mais qui est-ce?”

“Celle qui a un vêtement couleur de tourterelle sauvage Son plumage est de couleur gris clair et peut tirer vers le rose-brun. , grande, mince. Vois, elle nous regarde…”

Pierre regarde cette femme de haute taille, au visage régulier et sérieux, aux yeux doux et pourtant impérieux.

“Et… comment as-tu fait pour lui parler? Tu n’as pas eu…”