Ici, dans cette région où tant de races se sont mélangées, il y a un écheveau embrouillé de religions. Tellement embrouillé que… ce ne sont plus que des religions impraticables, des effilochures de religions qui ne servent plus à rien. Au milieu, rigide et intransigeante, la religion juive qui, par son poids, brise les fils déjà usés des autres sans rien obtenir.

Jean, qui a des élèves, doit se comporter avec prudence. Moi, avec les fillettes, j’y vais plus librement. Etre femme est toujours une infériorité si bien que pour des familles de religions différentes il est sans importance que les fillettes soient mélangées dans une école unique. Il suffit qu’elles apprennent l’art fructueux de la broderie. Et que soit bénie l’idée méprisante que le monde a de nous les femmes, car il me permet d’élargir toujours plus mon cercle d’influence. Les broderies se vendent comme des petits pains, leur réputation s’étend, il vient de loin des acheteuses. À toutes j’ai la possibilité de parler de Dieu… Oh! comme les fils eux-mêmes qui, sur le métier ou sur la toile deviennent des fleurs, des animaux, des étoiles, servent, dès qu’on le veut, à diriger les âmes vers la Vérité. Connaissant plusieurs langues, je peux me servir du grec avec les grecs, du latin avec les romains, de l’hébreu avec les hébreux. Même pour celui-ci je me perfectionne de plus en plus grâce à l’aide de Jean.

Un autre moyen de pénétration c’est l’onguent de Marie. J’en ai fait une quantité de nouveau avec les essences qui existent ici et j’y ai mêlé une parcelle de l’onguent primitif pour le sanctifier. Ulcères et douleurs, blessures et mal de poitrine, disparaissent. Il est vrai qu’en faisant les pansements avec le baume, je répète sans arrêt les deux noms saints: Jésus-Marie. Et même, en jouant sur le nom grec du Christ, j’ai appelé ce baume ‘Oint Myrrhe’. N’est-ce pas ainsi? N’y a-t-il pas en lui l’essence salutaire de la Myrrhe de Dieu qui t’a engendré, ô Huile précieuse qui nous fais des rois? Je dois rester bien souvent levée pour pouvoir en préparer du nouveau, et je prierais la Sainte de m’en préparer encore et de m’en envoyer pour les Tabernacles pour pouvoir le mélanger à l’autre fabriqué par l’infime servante de Dieu. Pourtant, si je fais mal d’agir ainsi, dis-le moi, Seigneur, et je ne le ferai jamais plus.

366.10 - Le cher Jean me loue beaucoup, et moi que devrais-je dire de lui, alors? Il endure des souffrances aiguës. Mais il a un courage merveilleux. Si je ne connaissais pas son secret, j’en serais étonnée. Mais depuis cette nuit où revenant d’auprès d’un malade je l’ai trouvé extatique et transfiguré, et que j’ai entendu ses paroles et que prosternée, je me suis rendu compte que Tu étais présent à ton serviteur, je ne peux plus m’étonner. Peut-être, au contraire, que quelque frère s’étonnera d’apprendre que je ne regrette pas de ne t’avoir pas vu moi aussi. Pourquoi devrais-je le regretter? Tout est bien, tout est suffisant de ce que Tu donnes. Chacun reçoit la part qu’il mérite et qui lui est nécessaire. Il est donc bien que Jean te possède visiblement et que moi je ne te possède qu’en esprit.

Suis-je heureuse? Comme femme, j’ai regretté le temps où j’étais avec Toi et Marie. Mais, comme âme, je suis très heureuse car je pense que c’est maintenant seulement que je te sers, mon Seigneur. Je pense que le temps n’est rien. Je pense que l’obéissance est la monnaie qui paie l’entrée dans ton Royaume. Je pense que de t’aider c’est une grâce que la pauvre esclave ne pouvait rêver même dans une heure de délire, et que Tu m’as accordé de t’aider. Je pense que, séparée maintenant, je te posséderai à la fin pendant toute l’éternité. Et je chante la chanson de Jean, comme fait l’alouette au printemps sur les champs dorés de l’Hellade. Mes fillettes la chantent parce qu’elles disent qu’elle est belle, et je les laisse chanter au rythme du métier qui ressemble tant à celui de la rame en ce jour lointain, car je pense que dire ton nom, ô Mère, c’est se disposer à la Grâce.

Jean me prie d’ajouter la nouvelle qu’il t’a envoyé un citoyen distingué d’Antioche, du nom de Nicolaï Un des sept futurs diacres. . C’est sa première conquête pour ton troupeau. Nous espérons beaucoup que Nicolaï ne déçoive pas l’estime que nous avons de lui dans notre cœur.

Bénis ta servante, Seigneur. Bénis-la, ô Mère, bénissez-moi tous, vous les saints et toi, enfant béni, qui grandis en sagesse près du Seigneur”.

C’est ce qu’écrit Syntica et elle a ajouté une note à l’insu de Jean. Elle y dit:

“Jean n’en gagne que pour son esprit. Pour le reste, il décline malgré tous les soins. Il compte beaucoup sur le début de l’été. Je pense qu’il ne pourra pas faire ce qu’il dit. Je pense que l’hiver étouffera ce qu’il lui reste de vie… Mais il est en paix. Il se sanctifie par le travail et la souffrance. Garde-lui la force par ta présence, ô mon Seigneur! Je te demande de me soumettre à toutes sortes de peines en échange de ce don pour ton disciple. J’envoie ces lettres à Lazare par Ptolmaï, et je te supplie de vouloir dire à lui et à ses sœurs que nous nous rappelons leurs bontés pour nous et que nous prions constamment et ardemment à leur intention”

Tout le monde échange de nouvelles impressions.

366.11 - André se penche pour demander quelque chose à Marie, et il reste étonné de voir des larmes sur son visage.

“Tu pleures?” demande-t-il.

“Pourquoi pleures-tu? Mais comment? Mère!” disent plusieurs.

“Moi, je sais pourquoi elle pleure” dit Marziam.

“Pourquoi, alors?”

“Parce que Jean a rappelé la mort du Seigneur.”

“Ah! C’est vrai? Et comment la connaît-il puisqu’il n’était plus ici quand tu l’as prédite?”

“Parce qu’il l’a apprise de Moi pour son réconfort.”

“Hum! Réconfort!…”

“Oui, son réconfort. La promesse qu’il n’attendra pas longtemps pour avoir le Royaume. Lui le mérite car il vous a tous surpassés par la volonté et l’obéissance. Retournons à la maison. Préparons les réponses pour les donner à Ptolmaï, et toi, Marziam, tu joindras tes livres.”

“Ah! je comprends! je comprends! C’est pour eux qu’il écrivait!”

“Oui. Allons. Demain nous irons au Temple…”