“Combien en faut-il, Pierre?”

“En temps normal, deux suffiraient. Mais avec la crue la manœuvre est plus difficile, et il en faudrait trois.”

“Prends-les, pêcheur. Mais comment ferai-je pour les récupérer?”

“Viens dans une. N’as-tu pas des fils?”

“J’ai un fils et deux gendres et des petits-fils.”

“Deux par barque suffiront pour le retour.”

“Allons.”

361.11 - L’homme appelle les autres et avec l’aide de Pierre, André, Jacques, Jean, ils mettent les barques à l’eau.

Le courant est fort et tend à les entraîner tout de suite. Les cordes qui les retiennent aux arbres les plus proches sont tendues comme celles d’un arc et grincent par l’effort. Pierre regarde. Il regarde les barques, regarde le fleuve, il regarde et il hoche la tête et passe la main dans ses cheveux grisonnants, puis il donne à Jésus un coup d’œil curieux.

“Tu crains, Pierre?”

“Hé!… presque, presque…”

“Ne crains pas. Aie foi. Et toi aussi, homme. Celui qui porte Dieu et ses envoyés ne doit pas craindre. Embarquons. Moi dans la première barque.”

Le propriétaire des barques fait un geste résigné. Il doit penser qu’est venue sa dernière heure et celle de ses parents. Il doit au moins penser qu’il va perdre les barques ou s’en aller à la dérive.

Jésus est déjà dans la barque, debout à la proue. Les autres embarquent avec Lui et dans les autres barques. Reste seul à terre un petit vieux, le garçon peut-être, qui surveille les amarres.

“Nous y sommes?”

“Nous y sommes.”

“Les rames sont prêtes?”

“Prêtes.”

“Largue, toi, de la rive.”

Le petit vieux détache les amarres de la cheville qui les tenait près du tronc. Les barques, au fur et à mesure qu’on les détache, font une embardée vers le sud, dans le sens du courant.

Mais Jésus a son visage de miracle. Ce qu’il dit au fleuve, je ne le sais pas. Je sais que le courant s’arrête presque. Il n’a que le mouvement lent du Jourdain quand il n’est pas en crue. Les barques coupent le courant sans effort, et même avec une rapidité qui doit étonner le propriétaire des barques.

361.12 - Les voilà de l’autre côté. Ils débarquent facilement et le courant n’essaie pas d’entraîner les barques quand les rames sont immobiles.

“Maître, je vois que tu es réellement puissant, dit le patron des barques. Bénis ton serviteur et souviens-toi de moi, qui suis un pécheur.”

“Pourquoi puissant?”

“Hé! Cela te semble peu de chose?! Tu as suspendu le courant du Jourdain en crue…!”

“Josué l’a déjà fait ce miracle et plus grand, puisque les eaux du fleuve disparurent pour laisser passer l’Arche…” Josué 3, 14-17.

“Et toi, homme, tu as passé la véritable Arche de Dieu” dit Judas avec sa suffisance.

“Dieu Très Haut! Oui, je le crois! Tu es le vrai Messie! Le Fils du Dieu Très Haut. Oh! je le dirai dans les villes et les villages riverains. Je le dirai, ce que tu as fait, ce que je t’ai vu faire! Reviens, Maître! Mon pauvre pays a des malades en grand nombre. Viens les guérir!”

“Je viendrai. Toi, en attendant, prêche en mon Nom la foi et la sainteté pour qu’ils soient agréables à Dieu. Adieu, homme. Va en paix et ne crains pas pour le retour.”

“Je ne crains pas. Si je craignais, je te demanderais d’avoir pitié pour ma vie. Mais je crois en Toi et en ta bonté et je m’en vais sans rien demander. Adieu!”

Il rembarque en mettant en premier la proue dans le fleuve et il s’en va, tranquille, rapidement. Il touche la rive.

Jésus, qui est resté arrêté jusqu’à ce qu’il l’ait vu à terre, fait un geste de bénédiction. Puis il gagne la route.

Le fleuve reprend sa marche rapide… Et tout finit ainsi.