360.3 - Et Jésus? Jésus se tait. Il avance un peu en pataugeant dans la boue ou en cherchant des passages où l’herbe émerge. Mais même là, il suffit d’y marcher pour que l’eau gicle à mi-jambes, comme si le pied avait écrasé une vessie au lieu d’une touffe d’herbe. Il se tait, il les laisse parler, mécontents, tout à lait hommes, rien de plus que des hommes que le moindre dérangement rend irascibles et injustes.
Maintenant ils sont près du torrent qui est le plus au sud. Jésus voit passer le long de la rive inondée un homme sur un mulet. Il demande:
“Où est le pont?”
“Plus haut. J’y passe moi aussi. L’autre, en aval, le pont romain, est maintenant sous l’eau.”
Un autre chœur de murmures… Mais ils se hâtent de suivre l’homme qui parle avec Jésus.
“Il te convient pourtant d’aller vers la montagne” dit-il, et il ajoute: “Reviens à la plaine quand tu vas trouver le troisième cours d’eau après le Yaloq Le Yabboq. . Alors tu seras près du gué. Mais fais vite, ne t’arrête pas car le fleuve monte d’heure en heure. Quelle mauvaise saison! La gelée d’abord, et puis l’eau. Et ainsi abondante. C’est un châtiment de Dieu. Mais c’est juste! Quand on ne lapide pas ceux qui blasphèment la Loi, Dieu punit. Et nous en avons de ces gens-là! Tu es galiléen, n’est-ce pas? Alors tu dois connaître celui de Nazareth que les bons abandonnent car il est la cause de tout le mal. Il attire la foudre par sa parole! Les châtiments! Il faut entendre ce que racontent de Lui ceux qui étaient avec Lui. Ils ont raison, les pharisiens de le poursuivre. Qui sait quel voleur c’est! Il doit faire peur comme un Belzébuth. J’avais eu envie d’aller l’entendre car on m’avait dit d’abord beaucoup de bien de Lui. Mais… c’étaient des discours de ceux de sa bande. Tous des gens sans scrupules comme Lui.
Les bons l’abandonnent et ils font bien. Moi, pour mon compte, je ne vais plus le voir. Et si le hasard l’amène près de moi, je Lui jette des pierres comme on en a le devoir pour les blasphémateurs.”
“Lapide-moi, alors. Je suis Jésus de Nazareth. Je ne m’enfuis pas et je ne te maudis pas. Je suis venu racheter le monde en versant mon Sang. Me voici. Sacrifie-moi, mais deviens juste.”
Jésus dit cela en ouvrant un peu les bras qu’il tend vers la terre. Il le dit lentement, doucement, et avec tristesse. Mais s’il l’avait maudit, il n’aurait pas tant impressionné l’homme, qui tire si brusquement les rênes que le mulet fait un écart et il s’en faut de peu qu’il ne tombe de la rive dans le fleuve en crue. Jésus saisit le mors et retient la bête à temps pour sauver l’homme et le mulet. L’homme ne cesse de répéter:
“Toi! Toi…!” et voyant le geste qui le sauve, il crie: “Mais je t’ai dit que je t’aurais lapidé… Tu ne comprends pas?”
“Et Moi, je te dis que je te pardonne et même que je souffrirai pour toi, pour te racheter. C’est cela le Sauveur.”
L’homme le regarde encore, talonne son mulet et part en vitesse. Il s’enfuit… Jésus baisse la tête…
360.4 - Les apôtres éprouvent le besoin d’oublier la boue et la pluie et toutes les autres misères pour le consoler. Ils l’entourent et Lui disent:
“Ne t’afflige pas! Nous n’avons pas besoin de brigands, et celui-là en est un. Car seul un vaurien peut croire à des calomnies sur ton compte et avoir peur de Toi.”
“Pourtant” disent-ils aussi “quelle imprudence, Maître! Et s’il t’avait fait du mal? Pourquoi dire que tu es Jésus de Nazareth?”
“Parce que c’est la vérité… Allons vers les montagnes comme il l’a conseillé. Nous perdrons un jour, mais vous sortirez du marécage.”
“Toi aussi” objectent-ils.
“Oh! pour Moi cela ne compte pas. C’est le marécage des âmes mortes qui me peine.”
Et deux larmes coulent de ses yeux.
“Ne pleure pas, Maître. Nous bougonnons, mais nous t’aimons bien. Si nous pouvions rencontrer ceux qui te dénigrent! Nous te vengerions.”
“Vous pardonneriez, comme Moi je pardonne. Mais laissez-moi pleurer. Je suis l’Homme, enfin! Et d’être trahi, renié, abandonné, cela me donne de la douleur!”
“Regarde-nous, regarde-nous. Nous sommes peu nombreux et bons. Aucun de nous ne te trahira, ne t’abandonnera. Crois-le, Maître.”
“Il ne faut pas même les dire, certaines choses! C’est offensant pour notre âme de penser que nous puissions te trahir!” s’exclame l’Iscariote.
Mais Jésus est affligé. Il se tait et lentement des larmes coulent sur les joues pâles de son visage fatigué et amaigri.
Ils approchent des montagnes.