«Six garçons! Et tous circoncis! Et avec des noms purs! Bravo!»

La femme est heureuse et elle fait l’éloge de Jacob, Judas et Lévi qui aident leur père “tous les jours sauf le sabbat, jour où Titus travaille seul pour mettre les fers préparés d’avance”, dit-elle. Et elle loue Marie et Anne “qui aident leur mère”. Mais elle ne se fait pas faute de mettre en valeur les quatre plus petits, qui sont “bons et ne font pas de caprices. ”

Titus m’aide à les éduquer, lui qui a été un soldat discipliné» dit-elle en regardant affectueusement l’homme qui, adossé à l’huisserie, une main sur la hanche, a écouté tout ce qu’a dit sa femme avec un franc sourire sur son visage ouvert, et qui maintenant se rengorge en entendant rappeler ses mérites de soldat. «Très bien. Dieu ne réprouve pas la discipline des armes quand le devoir du soldat est accompli avec humanité. L’important, c’est d’être toujours moralement honnête, dans tout travail, pour être toujours vertueux. Cette discipline d’autrefois que tu transmets à tes enfants doit te préparer à un service plus élevé: celui de Dieu. Maintenant, nous te quittons. J’aurai juste le temps d’arriver à Aczib avant la fin du crépuscule. Paix à toi, Esther, et à toute ta maison. Appartenez, bientôt, tous au Seigneur.»

La mère et les enfants s’agenouillent pendant que Jésus lève la main pour les bénir. L’homme, comme s’il était de nouveau le soldat de Rome devant son empereur, se met au garde-à-vous, en saluant à la romaine.

331.14 - Et ils s’en vont… Après quelques mètres, Jésus pose la main sur l’épaule de Jacques:

-Et encore une fois, la quatrième de la journée, je te fais remarquer que ce n’est pas une défaite, ce n’est pas être chassé, ridiculisé, maudit… Et maintenant, qu’en dis-tu?

—Que je suis un benêt, Seigneur, répond vivement Jacques de Zébédée.

—Non. Toi comme vous tous, vous êtes encore et toujours trop humains, et vous éprouvez toutes les sautes d’humeur de celui qui est plus dominé par l’humanité que par l’esprit. Quand l’esprit est souverain, il ne change pas à tout souffle de vent, qui ne peut pas être toujours une brise parfumée… Il pourra souffrir, mais sans s’altérer. Je ne cesse de prier pour que vous parveniez à cette domination de l’esprit. Mais vous devez m’aider par votre effort… Eh bien! Notre voyage est terminé. Pendant ce temps, j’ai semé ce qu’il faut pour préparer le travail pour le temps où vous serez vous-mêmes les évangélisateurs. Nous pouvons maintenant aller prendre le repos du sabbat avec la conscience d’avoir fait notre devoir. Et nous attendrons les autres… puis nous partirons… encore… toujours… jusqu’à ce que tout soit accompli…»

L’étrange dureté de Jésus dans les évangiles.

L’épisode de la mère cananéenne (Matthieu 15,21-28) ou de la syro-phénicienne (Marc 7,24-30) décrit un Jésus aux antipodes de la figure de bonté qu’on lui connaît dans le reste de l’Évangile.

Jésus et les apôtres sont dans un territoire païen, ce qui est rare dans les évangiles. Jésus en effet sillonne plutôt les territoires d’Israël.

La mère éplorée vient supplier Jésus de délivrer sa fille du démon qui la possède. Jésus passe son chemin sans lui répondre.

Les disciples le rattrapent pour le supplier, non d’exaucer son vœu, mais de la renvoyer car elle les importune de ses cris. Ce que fait Jésus en la congédiant de façon hautaine: il n’est venu que pour les brebis perdues d’Israël!

La mère éplorée, loin de se décourager, lui barre la route en se jetant à ses pieds. Jésus la compare alors à un chien. Hier, comme aujourd’hui, la comparaison est méprisante, même si Jésus l’atténue: «petits chiens».

Sans se démonter, la syro-phénicienne, dont on ne connaît pas le nom, s’humilie jusqu’à ne demander que les miettes échappées de la table.

Jésus la comble alors.

Un comportement difficile à expliquer. Cet épisode de la mère cananéenne est toujours un exercice de haut vol pour le prêtre qui doit le commenter: on ne reconnait pas Jésus. Lui qui est «doux et humble de cœur Matthieu 11,29 : Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour votre âme. » passe son chemin en comparant la femme à un chien.

Certains le disent prisonnier des préjugés de son époque, mais dans le sermon sur la montagne, il démontre tout à fait le contraire: la miséricorde est l’aboutissement de la Loi Cf. Matthieu 5,2-17. .

D’autres pensent qu’il découvre à cette occasion sa vocation de Messie universel. Il connaissait pourtant si parfaitement les Écritures qu’il est capable de soutenir à 13 ans, une conversation avec les plus grands docteurs de son époque sur ce sujet Cf. Luc 2,46-47. Voir aussi EMV 41 où Jésus détaille les citations de l''Ecriture qui sidérèrent tant les docteurs. .

De plus, qu’allait-il faire dans ce pays païen s’il n’avait été envoyé qu’aux «brebis perdues d’Israël» comme il le dit dans l’Évangile?

Enfin, si deux évangélistes rapportent cet épisode jusque dans les dialogues, on en déduit qu’il fait partie de cet essentiel que l’Évangile sélectionne pour conforter notre foi Cf. Jean 20,30-31 : Il y a encore beaucoup d'autres signes que Jésus a faits en présence des disciples et qui ne sont pas écrits dans ce livre. Mais ceux-là ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu'en croyant, vous ayez la vie en son nom. .

Ce qu’en dit Maria Valtorta. Ce passage de l’Évangile, qui semble une zone d’ombre, s’éclaircit dans Maria Valtorta EMV 331. .

C’est l’hiver. Les apôtres marchent dans le froid et la boue: ils maugréent comme le ferait n’importe qui à leur place.

Ils sont dans un pays païen, horreur pour les israélites. Les habitants le leur rendent bien d’ailleurs. Mais pourquoi Jésus les emmène-t-il dans ce pays perdu, au lieu de s’occuper des brebis perdues d’Israël comme il l’avait clairement dit en les envoyant en mission pour la première fois Matthieu 10,5-6 : Ces douze, Jésus les envoya en mission avec les instructions suivantes : «Ne prenez pas le chemin qui mène vers les nations païennes et n'entrez dans aucune ville des Samaritains. Allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d'Israël». ?

Suprême échec, ils se font expulser manu militari de la ville d’Alexandroscène où Jésus prêchait la tendresse de Dieu pour tous les hommes avec la parabole des ouvriers de la onzième heure Matthieu 20,1-16. Voir EMV 329. .

Jacques, fils de Zébédée, commence à douter ouvertement, ce qui blesse profondément Jésus. Jean, l’apôtre que Jésus aimait, ne tarde pas à rejoindre son frère dans la révolte. Ils sont tentés par la violence. Elle les défigure Voir EMV 330. .

Jésus les avertis: ils sont, en ce moment, plus les fils du tonnerre que les fils de Dieu. Ils y gagneront leur surnom de Boanerguès Cf. Marc 3,17. qui est toute à la fois un surnom amical donné à leur fougue et un avertissement.

Devant ce constat, Jésus mets en scène tous les préjugés de ses apôtres, encore trop humains. C’est la leçon fondamentale de l’épisode. Elle sera marquante car le Maître se défigurera en leur humanité. Cette même défiguration que nous obtenons quand nous durcissons le visage de l’Église. Mais la leçon sera salutaire pour les futurs évangélisateurs.

Les leçons de l’épisode. La foi éclatante de la mère cananéenne est une réponse cinglante qu’ils n’oublieront pas lorsqu’ils partiront évangéliser les contrées lointaines qui leur répugnent pour l’instant. Dans ces contrées, des âmes attendent Dieu.

Ils affronteront des conditions matérielles difficiles, des rebuffades, des humiliations. Leur apostolat semblera stérile, à l’identique de Jésus évangélisant les terres païennes de Tyr et de Sidon. Mais Isaïe le proclame: la récompense est au-delà de l’apparence Isaïe 49,4 : Et moi, je disais : Je me suis fatigué pour rien, c'est pour le néant, c'est en pure perte que j'ai usé mes forces. Et pourtant, mon droit subsistait auprès du Seigneur, ma récompense, auprès de mon Dieu. .

Effectivement, au-delà de la foi de la cananéenne, l’épisode fait apparaître cette récompense dans la mère de la petite Jeanne qui cherche Jésus, sans désespérer, dans toutes les villes. Ou encore dans la figure d’Esther, mariée au romain Titus, qui mène une vie exemplaire malgré la réprobation publique.

De même pour nous, apôtres en notre époque, la scène illustre ces prières que nous adressons si souvent pour les «brebis perdues», pour les autres qui ne sont pas comme-il-faut, pas comme nous, qui n’ont pas les bonnes manières, ni les bons usages, ni les bons rites. Ces préjugés nous font oublier qu’il nous faut dépasser les barrières d’usage pour porter notre évangélisation à la dimension universelle du Salut comme nous y invite Lumen gentium.