— Moi, je suis sûr qu’ils me les ont ensorcelées…

—Non. Ne crois pas ces sornettes… Vas-tu partir aussitôt que tes fils seront arrivés?

— Aussitôt. Ils vont être ici dans un moment.

330.7 - Et eux, ce sont tes disciples? Il n’y a qu’eux?

— Non, j’en ai encore d’autres.

— Et pourquoi est-ce qu’ils ne viennent pas ici? Une fois, près de Mérom, j’en ai rencontré un groupe. Ils avaient à leur tête un berger. C’est ce qu’on disait. C’était un homme grand, robuste, qui s’appelait Élie. C’était en octobre, me semble-t-il, avant ou après la fête des Tentes. Il t’a quitté, maintenant?

—Aucun disciple ne m’a quitté.

—On m’avait assuré que…

— Quoi?

— Que tu… que les pharisiens… En somme que les disciples t’avaient quitté par peur, et parce que tu étais un…

— Un démon. Dis-le simplement. Je le sais. C’est un double mérite pour toi, qui crois malgré cela.

— Et pour ce mérite, tu ne pourrais pas… mais je demande peut-être quelque chose de sacrilège…

— Parle. Si c’est mauvais, je te le dirai.

— Tu ne pourrais pas, en passant, bénir mon troupeau?» L’homme est tout angoissé… “Je vais bénir ton troupeau. Celui-ci… — il lève la main pour bénir les chèvres éparses —… et celui des brebis. Crois-tu que ma bénédiction les sauve?

— Comme tu sauves les hommes des maladies, tu pourras sauver les bêtes de la même façon. On dit que tu es le Fils de Dieu. Les brebis, c’est Dieu qui les a créées. Ce sont donc des créatures du Père. Moi… je ne savais pas s’il était respectueux de te le demander. Mais si c’est possible, fais-le, Seigneur, et je porterai au Temple de grandes offrandes de louange. Ou plutôt, non! Je te les donnerai pour les pauvres et ce sera mieux.»

Jésus sourit et se tait.

330.8 - Les fils du berger arrivent, et peu après Jésus, ses disciples et le vieux berger partent, laissant les jeunes gens à la garde des chèvres.

Ils marchent rapidement, dans l’intention d’arriver vite à Cédès pour en sortir aussitôt en essayant de rejoindre la route qui va de la mer vers l’intérieur. Ce doit être la même que celle qu’ils ont parcourue pour aller à Alexandroscène, celle qui bifurque au pied du promontoire.

C’est du moins ce que je comprends d’après les conversations du berger avec les disciples. Jésus marche seul à l’avant.

“Mais n’aurons-nous pas d’autres ennuis? demande Jacques, fils d’Alphée.

- Cédès ne dépend pas de ce centurion. Elle est hors des frontières phéniciennes. Les centurions, il suffit de ne pas les titiller, ils se désintéressent de la religion.

- Et puis nous ne nous y arrêtons pas…

- Est-ce que vous arriverez à faire plus de trente milles Près de 45 km. par jour? demande le berger.

- Oh! nous sommes des pèlerins perpétuels!”

Ils marchent sans arrêt… Ils arrivent à Cédès et la dépassent sans incidents. Ils prennent la route directe. Sur la borne est indiquée Aczib. Le berger la montre en disant:

“Demain, nous y serons. Cette nuit, vous viendrez avec moi. Je connais des paysans des vallées, mais beaucoup sont à l’intérieur des frontières phéniciennes… C’est bien! Nous sortirons des frontières, et on ne nous découvrira sûrement pas tout de suite… Ah! la surveillance! Il vaudrait mieux l’exercer contre les voleurs…!”

Le soleil tombe et les vallées n’aident évidemment pas à garder sa lumière, boisées comme elles le sont. Mais le berger a de la pratique, et il avance avec assurance.

330.9 - Ils arrivent à un petit village, plus exactement à une poignée de maisons.

“Ils vont nous accorder l’hospitalité ici, ce sont des juifs. Nous sommes vraiment à la frontière. S’ils ne veulent pas de nous, nous irons dans un autre village qui est phénicien.

- Je n’ai pas de préventions, homme.»

Ils frappent à une maison.

“C’est toi, Hanne? Avec des amis? Viens, viens et que Dieu soit avec toi dit une femme très âgée.

Ils entrent dans une vaste cuisine que réjouit un grand feu. Une famille nombreuse de tous les âges est réunie à table, mais fait place poliment à ceux qui viennent d’arriver.

“Voici Jonas. Voilà sa femme, ses enfants, ses petits-enfants et les belles-filles. Une famille patriarcale, fidèle au Seigneur» dit le berger Hanne à Jésus.

Puis, se tournant vers le vieux Jonas:

“Et celui qui est avec moi, c’est le Rabbi d’Israël, celui que tu désirais connaître.

- Je bénis Dieu qui me permet de lui donner l’hospitalité et d’avoir de la place, ce soir. Et je bénis le Rabbi d’être venu dans ma maison; je demande sa bénédiction.»

Hanne explique que la maison de Jonas sert quasiment d’auberge pour les pèlerins qui vont de la mer vers l’intérieur.

Tous s’asseyent dans la cuisine chaude et les femmes servent les nouveaux arrivés. Il y a un tel respect qu’il en est paralysant. Mais Jésus détend la situation en prenant autour de lui, tout de suite après le repas, les nombreux enfants et en s’intéressant à eux, qui sympathisent aussitôt. Derrière eux, dans le bref espace de temps qui sépare le dîner du repos, les hommes de la maison s’enhardissent, racontent ce qu’ils ont appris sur le Messie et demandent des détails supplémentaires. Et Jésus rectifie, confirme, explique avec bienveillance, dans une paisible conversation, jusqu’à ce que pèlerins et gens de la famille aillent se reposer après avoir reçu la bénédiction de Jésus.