Puis André demande:
“Pourquoi as-tu fait un baiser aux pièces de monnaie?”
“Parce que, au départ, on doit se saluer. Je ne les verrai plus, et j’en suis désolé. J’aurais préféré les donner à quelque malheureux… Mais, patience! La barque est réellement bonne, solide, et bien construite. La meilleure de Ptolémaïs. C’est pour cela que j’ai cédé aux prétentions de son maître, et aussi pour qu’on ne nous pose pas de questions sur notre destination. C’est pour cela que j’ai dit: “Pour acheter au Jardin blanc”… Hélas! Hélas! Il commence à pleuvoir. Couvrez-vous, vous qui le pouvez, et toi, Syntica, donne l’œuf à Jean. C’est l’heure… D’autant plus qu’avec une mer aussi calme, l’estomac se creuse… Et Jésus, qu’est-ce qu’il va faire? Que peut-il bien faire? Sans vêtement, sans argent! Mais où peut-il bien être maintenant?”
“À prier pour nous, certainement” répond Jean de Zébédée.
“C’est bien. Mais, où? …”
Personne ne peut dire où. Et la barque louvoie, lourde, avec peine, sous un ciel de plomb, sur une mer de bitume couleur de cendre, sous une pluie fine comme la brume, ennuyeuse comme une démangeaison qui n’en finit pas. Les montagnes, qui après une zone de plaine reviennent vers la mer, se rapprochent, livides dans l’air brumeux. La mer à proximité continue de fatiguer les yeux par sa phosphorescence étrange, plus loin elle se perd dans la brume.
318.5 – “Nous allons nous arrêter dans ce village pour nous reposer et pour manger” dit Pierre qui est infatigable dans la manœuvre des rames. Et tout le monde est d’accord.
On arrive au village. Quelques maisons de pêcheurs à l’abri d’un éperon de la montagne qui s’avance vers la mer.
“Ici, on ne peut débarquer. Il n’y a pas de fond… C’est bon, nous allons manger où nous sommes” bougonne Pierre.
Et, en effet, les rameurs mangent de bon appétit, mais pas les exilés. La pluie reprend et cesse alternativement. Le village est désert comme s’il n’y avait pas d’habitants, et pourtant des vols de colombes d’une maison à l’autre et des vêtements étendus sur les hauteurs, disent qu’il y a des gens. Enfin on voit sur une route un homme à peine vêtu, qui va à une petite barque tirée sur la rive.
“Hé! l’homme! tu es pêcheur?” crie Pierre en faisant un porte-voix de ses mains.
“Oui.”
Le oui arrive affaibli à cause de la distance.
“Quel temps va-t-il faire?”
“La mer va être agitée d’ici peu. Si tu n’es pas d’ici, je te dis d’aller tout de suite au-delà du cap. De ce côté-là l’eau est plus tranquille, surtout si tu louvoies, et tu le peux parce que la mer est profonde. Mais vas-y tout de suite…”
“Oui. Paix à toi!”
“Paix et bonne chance à vous!”
“Allons, alors, dit Pierre à ses compagnons. Et que Dieu soit avec nous.”
“Il l’est sûrement. Jésus prie certainement pour nous” répond André en reprenant la rame.
Effectivement, la houle s’est déjà formée et elle repousse et attire la barque à chaque va et vient, et la pluie tombe plus drue… et un vent syncopé s’y unit pour tourmenter les pauvres navigateurs. Simon de Jonas le gratifie de toutes les épithètes les plus pittoresques, parce que c’est un mauvais vent qui ne peut servir pour la voile et qui tend à pousser la barque contre les écueils du cap désormais tout proche. La barque a du mal à naviguer dans la courbe de ce petit golfe qui est noir comme de l’encre. Ils rament, ils rament, épuisés, rouges, en sueur, serrant les dents, sans plus gaspiller le moindre brin de force en paroles. Les autres, assis en face d’eux - et je les vois de dos -se taisent muets sous la pluie ennuyeuse, Jean et Syntica au milieu, près du mât de la voile, derrière eux les fils d’Alphée, et en dernier Matthieu et Simon qui luttent pour maintenir la barre à chaque vague.
318.6 – C’est une dure entreprise de doubler le cap Sans doute le Cap (kfar) de Rosh Haniqra qui se trouve à mi-chemin entre Ptolémaïs (aujourd'hui Acre) et Tyr (aujourd'hui Sour au Liban). . Enfin, c’est fait… Et un peu de relâche est accordé aux rameurs qui doivent être épuisés. Ils s’interrogent pour savoir s’ils doivent se réfugier dans un petit village, au-delà du cap. Mais l’avis dominant est “qu’il faut obéir au Maître même contre le bon sens. Et Lui a dit qu’ils doivent arriver à Tyr dans la journée”. Et ils vont…
La mer se calme à l’improviste. Ils remarquent le phénomène, et Jacques d’Alphée dit:
“La récompense de l’obéissance.”
“Oui. Satan s’en est allé parce qu’il n’a pas réussi à nous faire désobéir” confirme Pierre.
“Nous arriverons à Tyr à la nuit, pourtant. Cela nous a beaucoup retardés…” dit Matthieu.