C’est un péché que le soin égoïste de son propre corps, en exigeant que ceux qui sont autour de nous s’en préoccupent, en s’épargnant tout travail et tout sacrifice de peur que la chair n’en souffre, mais ce n’est pas un péché de la préserver de maladies inutiles qu’on attrape par imprudence et qui sont une charge pour là famille et une perte de travail fructueux pour nous. Dieu a donné la vie. C’est un don qui vient de Lui. Nous devons en user saintement sans imprudence comme sans égoïsme.
312.4 – Vois-tu? Parfois la prudence conseille des actions qui, pour des sots, peuvent paraître lâcheté ou inconstance, alors qu’elles ne sont que simple prudence, conséquences de faits nouveaux qui se sont présentés. Par exemple: si je t’envoyais maintenant justement au milieu de gens qui pourraient te nuire… les parents de ta femme par exemple, ou les gardiens des mines où tu as travaillé, ferai-je bien ou mal?”
“Moi… je ne voudrais pas te juger, mais je dirais qu’il serait mieux de m’envoyer ailleurs où il n’y a pas de danger que mon peu de vertu soit mis à trop dure épreuve.”
“Voilà! Tu jugerais avec sagesse et prudence. C’est pour cela que je ne t’enverrais jamais en Bithynie ou en Mysie Nord-ouest de la Turquie actuelle en bordure de la mer Noire et de la mer de Marmara. La Mysie avait pour capitale Pergame. Ce sont les régions où le Jean d'En-Dor a été condamné aux travaux forcés à perpétuité. où tu as déjà été ni non plus à Cintium bien que toi, spirituellement, aies désiré d’y aller. Ton esprit pourrait s’y trouver accablé par de nombreuses duretés humaines et pourrait revenir en arrière. La prudence, donc, enseigne à ne pas t’envoyer là où tu serais inutile alors que je pourrais t’envoyer ailleurs avec profit pour Moi et pour les âmes du prochain et la tienne. N’est-ce pas?”
Jean, ignorant comme il l’est de ce que le destin lui réserve, ne saisit pas les allusions de Jésus à une possibilité de mission en dehors de la Palestine. Jésus étudie son visage et le voit calme, bienheureux de l’écouter, prêt à répondre:
“Sûrement, Maître, je serais plus utile ailleurs. Moi-même quand, il y a quelques jours, j’ai dit: “Je voudrais aller parmi les gentils pour donner le bon exemple où j’ai donné le mauvais exemple” je me le suis reproché en disant: “Parmi les gentils, oui, parce que tu n’as pas les préventions des autres d’Israël. Mais à Cintium, non, ni non plus sur les monts désolés où tu as vécu comme un galérien et un loup, aux mines de plomb et aux carrières de marbres précieux.
Tu n’y pourrais y aller même par soif de sacrifice absolu. Ton cœur serait bouleversé par des souvenirs cruels, et si tu venais à être reconnu, même s’ils ne se jetaient pas sur toi, ils diraient: ‘Tais-toi, assassin. Nous ne pouvons pas t’écouter’ et il serait inutile alors d’y aller”.
Voilà ce que je me suis dit. Et c’est une pensée juste.”
312.5 – “Tu vois donc que tu possèdes aussi la prudence. Moi aussi, je la possède. C’est pour cela que je t’ai épargné les fatigues de l’apostolat comme les autres l’exercent et je t’ai amené ici dans le repos et la paix.”
“Oh! oui! Quelle paix! Si je vivais cent ans ici, elle serait toujours la même. C’est une paix surnaturelle. Et si je partais, je l’amènerais avec moi, même dans l’autre vie je l’emmènerais… Les souvenirs pourront encore me troubler le cœur, et les offenses me faire souffrir, car je suis homme. Mais je ne serais plus capable de haïr car, ici, la haine a été stérilisée pour toujours, jusque dans ses rejetons les plus lointains. Je n’ai même plus d’antipathie pour la femme, moi qui la regardais comme l’animal le plus immonde et le plus méprisable de la terre. Ta Mère est hors de cause. Elle, je l’ai vénérée dès que je l’ai vue, car je l’ai vue différente de toutes les femmes.
Elle est le parfum de la femme, mais de la femme sainte. Qui n’aime pas le parfum des fleurs les plus pures? Mais aussi les autres femmes, les disciples bonnes, affectueuses, patientes sous leur fardeau de chagrin, comme Marie de Cléophas et Élise, généreuses comme Marie de Magdala, si absolue dans son changement de vie; suaves et pures comme Marthe et Jeanne; dignes, intelligentes, toute pensée et toute rectitude comme Syntica, m’ont réconcilié avec la femme. Syntica, je te l’avoue, est celle que je préfère. Son affinité d’esprit me la rend chère, et son affinité de condition: elle esclave, moi galérien, me permettent d’avoir pour elle la confiance que la différence des autres m’interdit. Elle est un repos pour moi, Syntica. Je ne saurais te dire avec précision ce quelle est pour moi et comment je la vois. Moi, qui suis vieux par rapport à elle, je la vois comme une fille, la fille sage et studieuse que j’avais désiré avoir… Moi, malade qu’elle soigne avec tant d’affection, moi, homme triste et solitaire qui ai pleuré et regretté ma mère pendant toute ma vie, et cherché la femme-mère dans toutes les femmes sans la trouver, voilà que je vois en elle la réalité du rêve que j’avais songé, et sur ma tête lasse et mon âme qui va à la rencontre de la mort, je sens descendre la rosée d’une affection maternelle…
Tu vois qu’en sentant en Syntica une âme de fille et de mère, je sens en elle la perfection de la femme et, à cause d’elle, je pardonne tout le mal qui m’est venu de la femme. Si, par un hasard impossible, cette malheureuse qui fut ma femme, et que j’ai tuée, ressuscitait, je sens que je lui pardonnerais car maintenant j’ai compris l’âme féminine, facilement affectueuse, ardente quand elle se donne… que ce soit au mal ou au bien.”
“Il me plaît beaucoup que tu aies trouvé tout cela en Syntica. Elle sera pour toi une bonne compagne pour le reste de ta vie et vous ferez ensemble tant de bien. Aussi, je te l’associerai…”
Jésus scrute Jean de nouveau. Mais il n’y a aucun signe que soit réveillée l’attention du disciple qui pourtant n’est pas superficiel. Quelle miséricorde divine lui voile jusqu’au moment décisif la sentence? Je ne sais. Je sais que Jean sourit en disant: “Nous chercherons à te servir avec le meilleur de nous-mêmes.”
“Oui. Et je suis certain que vous le ferez sans discuter le travail et le lieu que je vous donnerai, même si ce n’est pas celui que vous désirez…”
312.6 – Jean a un premier pressentiment de ce qui l’attend. Il change de visage et de couleur. Il devient sérieux et il pâlit. Son œil unique fixe maintenant, attentif et scrutateur, le visage de Jésus qui continue: “Te souviens-tu, Jean, qu’un jour pour calmer tes doutes sur le pardon de Dieu, je t’ai dit: “Pour te faire comprendre la Miséricorde, je t’emploierai à des œuvres spéciales de miséricorde et, pour toi, j’aurai les paraboles de la miséricorde”? Cf. EMV 205.1. ”
“Oui. Et ce fut vrai. Tu m’as persuadé et m’as accordé justement de faire des œuvres de miséricorde et je dirais les plus délicates comme les aumônes, et l’instruction d’un enfant, d’un philistin et d’une grecque. Cela m’a dit que Dieu avait assez connu mon vrai repentir, et l’avait vu réel, pour me confier des âmes innocentes ou des âmes à convertir afin que je les forme à Lui.”
Jésus embrasse Jean et l’attire contre son côté dans l’attitude qu’il a habituellement avec l’autre Jean et, pâlissant pour la douleur qu’il doit donner, il dit: “Maintenant aussi Dieu te confie une tâche délicate et sainte. Une tâche de prédilection. Toi seul, qui es généreux, qui es sans étroitesses ni préventions, qui es sage, qui surtout t’es offert Cf. EMV 250.10. à tous les renoncements et à toutes les pénitences pour expier ce reste de purgation, cette dette que tu avais encore envers Dieu, toi seul peux le faire. Tout autre s’y refuserait, et aurait raison, parce qu’il manquerait de ce qui est requis et nécessaire, Aucun de mes apôtres ne possède ce que tu as, pour aller préparer les voies du Seigneur… D’ailleurs, tu t’appelles Jean. Tu seras donc un précurseur de ma Doctrine… tu prépareras les voies à ton Maître… tu remplaceras même le Maître qui ne peut aller si loin… (Jean sursaute et cherche à se libérer du bras de Jésus pour le regarder en face, et il n’y réussit pas car l’étreinte de Jésus est douce mais autoritaire pendant que sa bouche donne le coup de grâce…)…Ne peut aller si loin… jusqu’en Syrie… à Antioche…”
312.7 – “Seigneur!” crie Jean en se libérant violemment de l’embrassement de Jésus. “Seigneur! À Antioche? Dis-moi que j’ai mal compris! Dis-le-moi, par pitié!…”
Il est debout… toute supplication dans son œil unique, dans son visage qui a pris la couleur de la cendre, dans ses lèvres qui tremblent, dans ses mains tremblantes tendues en avant, dans sa tête qui paraît s’incliner vers la terre comme s’il était accablé par la nouvelle.
Mais Jésus ne peut dire: “Tu as mal compris.” Il ouvre les bras, se levant à son tour pour accueillir sur son cœur le vieux pédagogue et il ouvre les bras pour confirmer:
“À Antioche, oui. Dans la maison de Lazare, avec Syntica. Vous partirez demain ou après-demain.”
La désolation de Jean est vraiment déchirante. Il se dégage à moitié de l’embrassement et, contre le visage de Jésus, avec son visage mouillé de larmes qui coulent sur ses joues amaigries, il crie:
“Ah! Tu ne me veux plus avec Toi! En quoi t’ai-je déplu, mon Seigneur?”
Puis il se dégage et tombe sur la table, secoué par des sanglots déchirants, torturants, entrecoupés de quintes de toux, sourd à toutes les caresses de Jésus, et murmurant: