Jean revient:
“Maître, un serviteur est en train d’ouvrir la grille. Jeanne est déjà levée.”
“C’est bien. Attendez tous ici. Je vais devant.”
Et Jésus se met seul en marche. Les autres le regardent aller en faisant des commentaires plus ou moins favorables au sujet de ce que tente Jésus. Les doutes et les critiques ne manquent pas. Mais de l’endroit où ils sont, ils ne voient que Kouza, qui est accouru et qui s’incline jusqu’à terre sur le seuil de la grille et puis entre dans le jardin à la gauche de Jésus. Après, ils ne voient plus rien.
299.7 - Mais moi, je vois. Je vois Jésus qui avance lentement à côté de Kouza qui montre toute sa joie de l’avoir comme hôte:
“Ma Jeanne en sera très heureuse. Moi aussi. Elle va toujours mieux. Elle m’a parlé du voyage. Quel triomphe, mon Seigneur!”
“Tu ne t’en es pas chagriné?”
“Jeanne est heureuse, je suis heureux de l’avoir ainsi. Je pouvais ne l’avoir plus depuis des mois, Seigneur.”
“Tu pouvais… et Moi, je te l’ai rendue. Sache en être reconnaissant à Dieu.”
Kouza le regarde interdit… puis il murmure:
“Un reproche, Seigneur?”
“Non, un conseil. Sois bon, Kouza.”
“Maître, je suis serviteur d’Hérode…”
“Je le sais. Mais ton âme n’est servante de personne hors Dieu, si tu le veux. Son âme, comme on le voit par la suite, est accaparée par le monde qui prend le dessus plusieurs fois. ”
“C’est vrai, Seigneur, je me corrigerai. Parfois je suis pris par le respect humain…”
“L’aurais-tu eu l’an dernier quand tu voulais sauver Jeanne?”
“Oh! non. Au risque de perdre tout honneur, je me serais adressé à celui dont j’avais pensé qu’il pouvait la sauver.”
“Fais autant polir ton âme. Elle est plus précieuse encore que Jeanne.
299.8 - La voilà qui vient.”
Ils hâtent le pas vers elle qui accourt à leur rencontre.
“Mon Maître! Je n’espérais pas te revoir si tôt. Quelle bonté te conduit chez ta disciple!”
“Un besoin, Jeanne.”
“Un besoin? Lequel? Parle et si nous le pouvons, nous t’aiderons” disent ensemble les deux époux.
“J’ai trouvé hier soir sur une route déserte deux pauvres enfants… un garçonnet et une fillette… Nu-pieds, affamés, déchirés, seuls… et je les ai vus chassés comme des loups, par un homme au cœur de loup. Ils mouraient de faim… À cet homme j’ai donné le bien-être, l’an dernier. Et lui a refusé un pain à deux orphelins. Car ce sont des orphelins. Orphelins et sur les chemins du monde cruel. Cet homme aura sa punition. Voulez-vous avoir ma bénédiction? Je vous tends la main, Mendiant d’amour, pour les orphelins sans maison, sans vêtements, sans nourriture, sans amour. Voulez-vous m’aider?”
“Mais, Maître, tu le demandes? Dis ce que tu veux, tout ce que tu veux, dis tout!…” dit Kouza impétueusement.
Et Jeanne ne parle pas, mais les mains serrées sur le cœur, une larme sur ses longs cils, un sourire de désir sur ses lèvres rouges, elle attend et parle plus que si elle parlait.
Jésus la regarde et sourit:
“Je voudrais que ces petits aient une mère, un père, une maison. Et que la mère eût le nom de Jeanne…”
Il n’a pas le temps de finir que le cri de Jeanne est comme celui de quelqu’un qui sort de prison, alors qu’elle se prosterne pour baiser les pieds de son Seigneur.
“Et toi, Kouza, qu’en dis-tu? Accueilles-tu en mon nom ces enfants que j’aime, chers, oh! beaucoup plus chers que des joyaux à mon cœur?”
“Maître, où sont-ils? Conduis-moi vers eux et, sur mon honneur, je te jure que du moment où je poserai ma main sur leur tête innocente, je les aimerai en vrai père, en ton nom.”
“Venez, alors. Je savais bien que je ne viendrais pas pour rien. Venez. Ils sont grossiers, effrayés, mais bons. Fiez-vous à Moi qui y lis les cœurs et l’avenir. Ils donneront paix et union à votre union, non pas tant maintenant mais dans l’avenir. Dans leur amour, vous retrouverez votre amour. Leurs innocents embrassements seront le meilleur ciment pour votre maison d’époux. Et le Ciel sera sur vous bienveillant, miséricordieux toujours pour votre charité. Ils sont à l’extérieur de la grille. Nous venons de Bethsaïde…”
Jeanne n’écoute plus. Elle court en avant, prise du désir ardent de caresser les enfants.
Et elle le fait en tombant à genoux pour serrer sur son sein les deux orphelins, en baisant leurs joues émaciées, pendant qu’eux regardent étonnés la belle dame aux vêtements couverts de joyaux. Et ils regardent Kouza qui les caresse et prend dans ses bras Matthias. Et ils regardent le splendide jardin et les serviteurs qui accourent… Et ils regardent la maison qui ouvre ses vestibules pleins de richesses à Jésus et à ses apôtres. Et ils regardent Esther qui les couvre de baisers.
Le monde des rêves s’est ouvert pour les petits perdus… Jésus observe et sourit…