“Et si parmi les fidèles il y en avait de mauvais, cause de scandale et de danger pour les autres, que dois-je faire?”
“Être prudent en les acceptant, car il vaut mieux être peu nombreux et bons que nombreux et pas bons. Tu connais l’antique apologue des pommes saines et des pommes gâtées. Fais en sorte qu’il ne s’applique pas dans ton église. Mais si tu trouveras toi aussi tes traîtres, cherche à les ramener par tous les moyens, en gardant la sévérité comme dernière ressource. Mais s’il s’agira de petites fautes, individuelles, ne sois pas d’une sévérité qui effraye. Pardonne, pardonne… Le pardon joint aux larmes et aux paroles d’amour agit plus que l’anathème pour racheter un cœur. Si la faute est grave, mais le fruit d’un assaut imprévu de Satan, si grave que le coupable éprouve le besoin de fuir ta présence, va à la recherche du coupable parce que c’est un agneau dévoyé, et tu es le berger.
Ne crains pas de te rabaisser toi-même en descendant par les chemins fangeux, en allant à la recherche des âmes à travers les marécages et les précipices. Ton front se couronnera alors de la couronne du martyre de l’amour, et ce sera la première des trois couronnes… Et si toi-même tu seras trahi comme l’ont été le Baptiste et tant d’autres, parce que tout saint a son traître, pardonne. Plus à lui qu’à aucun autre. Pardonne comme Dieu a pardonné aux hommes et comme Il pardonnera.
Appelle encore “fils” celui qui te donnera de la douleur car c’est ainsi que le Père vous appelle par ma bouche et, en vérité, il n’y a pas d’homme qui n’ait pas causé de la douleur au Père des Cieux…”
259.8 – Un long silence pendant la traversée des pâturages où ça et là broutent des brebis.
Enfin Jésus demande:
“Tu n’as pas d’autres questions à me poser?”
“Non, Jésus. Et ce matin j’ai mieux compris ma redoutable mission…”
“Parce que tu es moins bouleversé qu’hier. Quand ce sera ton heure, tu seras encore plus en paix et tu comprendras mieux encore.”
“Je me rappellerai toutes ces choses… toutes… sauf…”
“Quoi, Jacques?”
“Sauf ce qui ne me permettait pas de te regarder sans pleurer, cette nuit. Ce que je ne sais pas exactement si tu me l’as dit, et je devrais y croire si c’est Toi qui l’as dit, ou bien si cela venait du démon qui voulait m’effrayer. Mais, comment peux-tu être si calme si… si ces choses devaient vraiment se produire?”
“Et serais-tu calme si je te disais: “Il y a un berger qui se traîne avec peine car il est estropié. Tâche de le guérir au nom de Dieu?”
“Non, mon Seigneur. Je serai comme hors de moi en pensant être tenté d’usurper ta place.”
“Et si je te le commandais?”
“Je le ferais par obéissance et je n’aurais plus de trouble, parce que je saurais que tu le veux et je ne craindrais pas de ne pas savoir faire. Car, sûrement, si tu m’envoyais, tu me donnerais la force de faire ce que tu veux.”
“Tu le dis, et tu dis bien. Tu vois donc que Moi, en obéissant au Père, je suis toujours en paix.”
Jacques pleure en baissant la tête.
“Veux-tu vraiment oublier?”
“Ce que tu veux, Seigneur…”
“Tu as deux choix possibles: oublier ou te souvenir. L’oubli te délivrera de la douleur et du silence absolu auprès de tes compagnons, mais te laissera non préparé. Le souvenir te préparera à ta mission, car il n’y a qu’à se rappeler ce que souffre dans sa vie terrestre le Fils de l’homme, pour ne jamais se plaindre et pour se viriliser spirituellement en voyant tout du Christ, dans la lumière la plus lumineuse. Choisis.”
“Croire, me souvenir, aimer. Voilà ce que je voudrais. Et mourir au plus tôt, Seigneur…”
Et Jacques pleure toujours sans bruit. Sans les larmes qui brillent sur sa barbe châtaine, on ne se rendrait pas compte qu’il pleure. Jésus le laisse faire… Enfin Jacques dit:
“Et si dans l’avenir tu faisais de nouvelles allusions à… à ton martyre, dois-je dire que je sais?”
“Non. Tais-toi. Joseph a su se taire sur sa douleur d’époux qui se croyait trahi, et sur le mystère de ma conception virginale et de ma Nature. Imite-le. Cela aussi était un redoutable secret. Et pourtant il devait être gardé, parce que ne pas le garder, par orgueil ou par légèreté, aurait été mettre en danger toute la Rédemption. Satan ne cesse de veiller et d’agir. Rappelle-toi cela. Si tu parlais maintenant, ce serait un dommage pour trop de gens, pour trop de raisons. Tais-toi.”